Quelquefois, tu es invité à des soirées avec d’autres personnes de ton âge.
Ces soirées ressemblent un peu à des soirées normales. Ces soirées ne sont pas des soirées normales.
D’abord, elles commencent plus tôt ; à cause des enfants. Elles terminent plus tôt ; à cause du boulot. A la fin, trois ados attardés fument des joints en cachette – ce qu’on faisait dans le pool-house ? On regardait le système de filtrage de la piscine qui était bouché – en faisant comme si ça ne leur était pas arrivé depuis dix ans, au cas où l’un des autres le dirait à sa femme.
C’est dans de telles soirées que tu t’es rendu compte que certains mettent des pantalons à pinces pour aller chez des amis, et pas juste parce qu’ils sont obligés. C’est dans de telles soirées que tu t’es senti enseveli sous les chemises à carreaux. C’est dans de telles soirées que tu t’es aperçu qu’il te restait finalement pas mal de cheveux.
Presque tout le monde a l’air de docteurs ou de cadres. La plupart sont docteurs ou cadres. Certains portent de longs manteaux de laine. Au mois de juin.
Les filles – les femmes – sont en général assez mignonnes, mais presque toutes en forme de bouteille de Perrier. La tienne, grâce lui en soit rendue, est plus proche du Virgin Cola. Tu te demandes souvent, au cours de ces soirées, pourquoi le cul des femmes de quarante ans a cette propension à doubler de volume. Tu gardes cependant tes réflexions pour toi, car les autres hommes n’ont pas l’air de le remarquer.
La plupart des filles a un gosse agrippé en permanence au cou. L’un d’eux s’appelle invariablement Adonis. Cela lui va bien. Certaines sont divorcées, et errent dans la soirée avec des airs de Patrick Bateman sous Tryptanol®, et tu comprends très bien pourquoi leur type est parti avec une plus jeune. Les enfants sont tous beaucoup plus moches que les tiens, et très mal élevés en plus.
Comme tu ne sais pas quoi faire, tu glisses, un léger sourire plein de compréhension, entre les conversations :
« Trois fois par jour !
– Ah, quand même… (ton sourire s’élargit)
– Et encore, je ne parle que des biberons de lait ! »
Ou bien :
« Depuis l’an dernier, on a doublé… (tu réfrènes un bâillement) le volume de ventes à l’étranger. »
Ou encore :
« Tu vois, la fille, 24 – 25 ans, elle s’approche… (tu penches légèrement la tête sur le côté) et là je vois, juste en dessous du sein gauche… (tu penches la tête de l’autre côté) cet énorme naevus, et je lui demande « Vous avec déjà montré ça à un dermatologue ? »
« C’est bon.
– C’est une recette familiale.
– C’est très bon. Vraiment.
– En fait, il suffit d’ajouter à la quiche du foie de veau mixé, et un peu de cervelle, et le tour est joué.
– C’est bon. »
« Ma femme ne veut pas que je regarde, et encore moins regarder avec moi.
– Ben comment tu fais, alors ?
– J’enregistre, et je regarde quand elle est couchée.
– Putain ! Et le rugby ?
– Pareil. TOUS les sports, je te dis. »
« Tu vois un peu le délire !
– Ouais.
– Chez nous, ça se passe comme ça, avec les clients.
– Et vous avez…
– On a doublé le volume des ventes à l’étranger, mec. Doublé ! »
Après cela, tu as fini ton verre, et tu vas te resservir. La table de service des soirées de quadragénaires est toujours remplie de beaucoup trop d’alcool. Tu pourrais confectionner n’importe quel cocktail bizarre. Pourtant, tu es le seul à boire plus que raisonnablement. Tous les autres – les hommes avec leur verre de rouge, les femmes avec leur rosé-pamplemousse – maitrisent admirablement leur taux. Tu es le seul à être encore au pastis. Tu es aussi le seul à ne pas goûter aux quiches – au foie ou sans foie, aux pizzas, aux tartes aux oignons et aux salades de riz, puisque chacun a amené sa spécialité. Tu vas devoir t’y mettre, peut-être trouveras-tu quelque chose de bon dans le lot. Tu as déjà remarqué que tu ne pouvais plus te nourrir de cacahuètes. Et tu sais que tu dois éviter les mélanges. Alors tu poses discrètement ton verre – ton nom est inscrit dessus – et tu commences à manger, pensant aux soirées où le pastis se terminait avec la bouteille, ou tu enchaînais sur 5 verres de rouge qui tache avant de passer au whisky ou à la prune de ton grand-père, et de rallumer la chaudière avec quelques bières bien fraîches. En grignotant quelques cacahuètes, quand il y en avait.
C’était dix ans auparavant, et à l’époque tu ne savais pas encore que tu avais presque fini d’être jeune.