Lors de tes innombrables conversations avec toi-même – lorsque tu n’es pas occupé à changer dans ta tête jusqu’à l’écœurement les paroles d’une chanson trop entendue dans les années 80 –, il t’arrive souvent de te poser des questions. Certaines purement rhétoriques – pourrais-tu vivre en ayant gagné au loto ?, d’autres importantes – quel est le meilleur batteur de l’histoire du rock ? (tu hésites encore, même si Ian Paice est bien placé, mais Brian Downey n’a à ta connaissance jamais manqué un beat), d’autres encore complètement stupides – que deviendrait le monde si des sortes de gastéropodes géants et carnivores envahissaient l’Europe ?
Il te semble que ces interrogations sont, plus que le rire ou les pouces opposables, le propre de l’homme. En tout cas, elles sont ton propre propre, au point que tu aimerais parfois, aux premières heures du matin, qu’elles se mettent un peu en veilleuse. Il faut dire qu’avec la nuit viennent les questions moins anodines, un peu comme si les gastéropodes géants ou les batteurs de rock avaient besoin de la lumière du jour ou des sunlights pour se multiplier, alors que la maladie, la mort, la vieillesse n’en ont cure. Elles se développent fort bien dans le noir, quand les bruits de la maison, comme si ton oreille défaillante revenait à la vie, se font plus présents, et que tu t’accroches comme un marin désespéré à ton oreiller, comme s’il détenait le remède à tes vagues insomnies.
L’une de ces questions, qui revient peut-être plus souvent que les autres, est celle de la dernière fois. Davantage que les premières, les dernières fois te parlent – peut-être simplement parce que tu es maintenant plus proche de celles-ci que de celles-là. Les dernières fois ne sont pas forcément pénibles (parfois tu penses simplement que la dernière fois que tu as dansé en discothèque sera bien la dernière, et cela te réjouit – tu n’as plus besoin aujourd’hui de parader sur la piste comme un animal en chaleur, et la danse et toi en sortent grandis), mais souvent saisissantes. Malgré toute ta volonté d’y revenir, il existe par exemple une possibilité assez importante pour que tu ne mettes plus jamais les pieds à New York, pour que tu ne voies plus jamais le ruban argenté de l’Atlantique onduler sous tes yeux. Ta dernière fois aura donc été la dernière, et la vision estompée de Manhattan volée depuis le pont de Williamsburg dans le taxi qui t’amenait à JFK restera l’ultime parcelle de cette ville dans tes yeux. Dans le même ordre d’idée, tu sais que tu ne reverras sans doute plus jamais Séoul, ou que ces grands concerts où tu pouvais, adolescent, te glisser grâce à l’oncle d’un pote – Police, U2, Zappa – sont aussi derrière toi. Bien sûr, il y aura d’autres villes, d’autres concerts (jusqu’au jour où tu t’immoleras dans la fosse d’un festival programmant M et Katherine). Mais combien encore ? Quel sera ton dernier verre de Guinness ? Ton dernier fou-rire ? Pourras-tu un jour dire, lorsque la maladie t’aura attrapé, avec précision : « c’était mon dernier après-midi d’homme heureux » ? Quelle sera ta dernière phrase ? Ce blog mourra-t-il de sa belle mort, avec remerciements et un dernier article nostalgique et drôle, ou tombera-t-il comme un homme qui s’écroule dans le soleil d’un après-midi de printemps ? Tombera-t-il, comme ceci ?