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Tu l’as semble-t-il déjà mentionné : tu es gras. Ventripotent est un adjectif qui te sied à merveille ; lorsque tu marches dans la rue, tu es toujours un peu gêné d’offrir à l’œil de l’autre ce corps qui, même masqué par un paravent de tissu mou, apparaît comme trop large, presque difforme dans le reflet des vitrines. Tu aimerais mesurer dix centimètres de plus ; tu te dis même que cela aurait dû être prévu au départ, une poussée de croissance à 4uarante, pour compenser cette graisse qui s’accumule comme chez le jars gavé. Cela règlerait bien des soucis.

Pourtant, il te semble que tu fais ce qu’il faut. Plusieurs fois par semaine, tu manges des légumes. Tu es devenu un spécialiste de la courgette, un as du haricot vert : non que tu aimes cela, mais tu dois bien t’y faire. En plus de cette alimentation qui, lorsque tu avais vingt ans, t’aurait bien fait rigoler, tous les matins ou presque, lorsque tu n’es pas requis aux premières heures pour aller faire un peu de garderie chez des adolescents boutonneux sentant les pieds et l’after-shave de chez Leclerc – dans ce cas-là tu remets ton rituel à l’après-midi – tu enfiles tes shorts et ton tee-shirt informes, et tu grimpes sur ton vélo elliptique pour une demi-heure environ de souffrance et de connerie à l’état brut. Au bout de cinq minutes, tu te prends à rêver qu’un tuyau d’eau se perce, que le plafond te tombe sur la tête, que n’importe quoi arrive pour te tirer de cet enfer volontaire et inutile. Puis, avec l’aide de quelques séries américaines – tu te reconnais presque à l’identique dans le physique ingrat de Andy Sipowicz ou dans celui de Louis CK – cela passe. Après quinze minutes, tes sinus encombrés ne te sont plus d’aucune utilité, et tu es obligé de monter le son de la télé, le bruit de ton souffle t’empêchant d’entendre les dialogues. Après vingt, tu ne réfléchis même plus : c’est le moment de passer à Desperate Housewives. Quand arrive la demi-heure, tes jambes à leur tour faiblissent, et c’est loqueteux que tu t’écroules, suant mais toujours aussi gras, sur ton canapé, où ton chien, et croyant mort, entreprend de te lécher frénétiquement malgré tes gestes de dénégation, pensant sans doute te nettoyer en vue de te consommer plus tard dans la journée.

Dans une semaine normale, où tu t’abstiens le dimanche car tes enfants, selon un accord qui date de la période où ils ont su l’allumer tous seuls, squattent la télé, tu passes donc environ trois heures sur cet engin diabolique – tu possèdes une version évoluée, dans laquelle un programme préétabli génère des efforts de différentes intensités, en général croissantes – pour un résultat qui, si tu te fies à ton tour de taille, est au mieux proche du zéro, au pire négatif. Depuis environ huit mois que tu as débuté, enthousiasme en bandoulière, ce « programme minceur », comme disent les magazines que ton épouse laisse en évidence dans les toilettes, tu as, après une centaine d’heures à t’acharner sur ce biclou, sans doute grossi de quelques kilogrammes (tu évites de te peser par superstition). Le gras, celui qui t’ennuie lorsque tu fais tes lacets assis sur ton lit, se moque de toi ; tu peux presque l’entendre.  Le plus effrayant dans tout cela étant que, sans ces exercices, tu serais tout simplement énorme. Une boule de graisse plus ou moins ambulante, qu’il faudrait au bout d’un moment soulever avec une grue du canapé où elle se serait retrouvée soudée aux coussins. Une espèce de parasite, de champignon humain, pour le coup totalement inutile, mais qui n’aurait, toujours pour le coup, aucun scrupule à tomber un pot entier de smoothie raspberry and summer berries de chez Haagen-Dasz (pourquoi ne font-ils pas de gros pots de summer berries and cream ? encore une question essentielle qui restera sans réponse) pour le goûter. Alors que toi, avec tes bourrelets de mini poussin, tu ne sais sur quel pied danser.

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