Tu as l’impression que cela empire à chaque fois. Tu sais bien que lorsqu’on part, on doit revenir, mais cela t’est de plus en plus difficile. Non que tu n’apprécies pas ta maison, ta ville ou tes collègues ; c’est simplement que ta tête, où que tu sois parti, est restée là-bas.
Ton salaire te permet ce luxe : quelques fois par an, pas assez bien sûr mais déjà bien plus que la plupart des gens, tu as l’opportunité d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Et, assurément, elle l’est. Tu as déjà mentionné, ici ou là, ton amour de certain pays, de telle ville ; en réalité, c’est surtout le voyage, la nourriture du voyage. Dès l’aéroport, une fois passés les contrôles visant à vérifier que ta valise entre bien dans le panier et ne mettra pas en danger la vie de l’avion tout entier, tu te sens ailleurs. Différent. Comme absorbé par un tourbillon d’envie, de plaisir et de mort.
Il faut préciser que, même si tu n’as absolument pas peur en avion, tu considères chaque vol comme le dernier. A chaque fois que tu passes la porte, tu sais que tu vas t’écraser dans ce brillant sarcophage. Bien sûr, tu sais aussi que tu as environ un risque sur un million pour que cela arrive, mais ton intuition ne te trompe jamais : ton destin est de mourir dans un avion – dans cet avion. Cette certitude t’emplit bizarrement d’une sorte de félicité absurde – tu devrais plutôt prendre tes jambes et t’enfuir, d’une sérénité absolue, et tu es tout étonné lorsque l’avion se pose sans encombre. Ce sera pour le prochain.
Un jour, tu as cru que ton heure était vraiment arrivée : le jour où tu as voyagé avec Francis Cabrel, mémorable auteur de la chanson « J’ai peur de l’avion ». L’occasion, cette fois, était trop belle, les probabilités de cette rencontre aérienne trop faibles ; cela devait se produire, il n’y avait pas d’autre solution. A l’arrivée, il t’a semblé un peu déçu, mais ce n’était peut-être qu’une impression.
Le voyage, bien sûr, ne se résume pas à tromper la mort ; il est surtout un révélateur qui, dans la chambre noire de ton regard, te fait apercevoir l’ensemble des possibles. Cet homme, qui sort de son appartement près de Covent Garden, celui-ci, qui promène son chien downtown Manhattan, et même celui qui vend des poulpes blêmes, odorants, tout aplatis, devant l’entrée du marché de Dongdaemun, ils pourraient être toi. Ils devraient être toi. Tu voudrais, comme on donne un coup de pied dans une canette d’aluminium, comme on souffle sur un pétale pour qu’il s’envole, prendre leur place, coloniser leurs rêves, t’habiller de leurs deuils, t’emparer de leurs yeux. Ils ne sont pas meilleurs que toi – le type qui monte dans sa Bentley derrière Harrods n’est pas meilleur que toi ; ils sont simplement l’incarnation de celui que tu ne seras jamais, de toutes les histoires qui, tous les jours, se déroulent sans toi. De ce monde qui, pour tout dire, existe, tourne et vit sans toi.
Que l’on ne s’y méprenne point : aucune jalousie, aucun agacement ne te submerge. Pour la plupart, ces hommes ont une vie au mieux équivalente à la tienne ; en général pire. Non, ce que tu ne supporte pas, avec ta vie, c’est de n’en avoir qu’une ; et que, comme un avion dans le ciel, elle file à toute allure, ne laissant qu’une fine trace de fumée qui s’estompe doucement.