A quatorze ans, tu voulais encore être astronaute, ou aviateur. Tu jouais encore aux espions, même si tu sentais que tu n’en avais plus pour très longtemps. Tes poils te créaient quelques soucis, sans doute, les filles du collège commençaient à devenir ces créatures intrigantes que tu avais envie de titiller de plus près (l’une d’elles t’avait prêté son écharpe pour la nuit, et tu avais dormi au milieu d’odeurs inconnues et perturbantes, comme si tu marchais dans un jardin lunaire), mais tu n’avais pas encore renoncé aux matches de foot contre la cité d’en bas, ou aux batailles de moussecs. Ta fille, au même âge, veut travailler dans le marketing.
Les types qui travaillent dans le marketing sont très forts. Tu n’en connais pas personnellement, mais faire croire à des millions de femmes que le beige et le marron sont leurs couleurs préférées juste en leur donnant des noms d’animaux ou de choses rassurantes demande quand même de sacrées capacités. Grâce aux types du marketing, tu peux te délecter de conversations telles que :
« – Je verrais bien un mur taupe, dans le salon.
– Pourquoi pas ficelle ? Ou lin ?
– Je vais te dire, je pourrais même me laisser tenter par de la noisette, ou du chocolat…
– Ah oui ! avec un mur sable, ce sera le top. »
La taupe n’est pas, à ton avis, l’animal le plus esthétique, mais ces dames n’ont sans doute pas souvent l’occasion d’en voir – la taupe, il faut bien le dire, a une vie sociale des plus restreintes. Ses voisins vantent souvent sa discrétion, son effacement. Il n’en reste pas moins que les types du marketing, en transformant ce rongeur inoffensif en couleur, ont donné une nouvelle vie au mot, le vidant de sa substance, si bien que la moitié de l’humanité, lorsqu’on lui parle de taupe, ne voit qu’un mur vaguement gris (ou beige, ou marron ; tu ne parles pas le taupe). Bien sûr, cela aurait été encore plus fort s’ils avaient placé le challenge plus haut : la taupe aurait pu s’appeler rat, le chocolat crotte, et l’olive morve.
Mais l’humour du type du marketing a des limites. Son but est de satisfaire la demande, ou, le cas échéant, de la stimuler ou de la susciter ; dans le cas qui nous occupe, on peut imaginer un fabricant de peinture ayant par erreur produit mille fois plus de beige qu’il n’était prévu, et devant l’écouler. C’est là que les types du marketing sont arrivés avec leurs ficelles, leurs taupes, leurs noisettes et leur chocolat.
Tu dois avouer que tu les envies un peu : depuis longtemps, tu essaies de faire croire à des éditeurs que tu es un écrivain, sans jamais y être parvenu. Il te suffirait d’un type du marketing pour transformer tes pages sans intérêt en quelque chose d’indispensable. Il ferait cela en un tournemain ; tournerait tes phrases cacochymes en nouveau style ; ferait de toi le taupe des gratte-papiers ; te conduirait sans coup férir jusqu’au tabouret malcommode du Grand Journal de Denisot, où des types sans doute passés eux aussi par le marketing te poseraient des questions sur ton livre sans en avoir lu une ligne ; tu boirais le champagne avec M, et tu pourrais enfin lui dire que tu ne supportes pas sa voix de crécelle. Puis, ton Œuvre sur Terre accomplie (tu as beaucoup de mal à croire que personne n’a jamais dit à ce garçon que sa voix était insupportable au-delà de tout, surtout avec les paroles stupides qui sont sa marque de fabrique*, mais visiblement c’est à toi de t’acquitter de cette tâche), tu pourrais te retirer dans un coin perdu d’Irlande, et passer le temps qui te reste à regarder le ciel et la lumière sur le lac.
Après tout, si ta fille veut faire du marketing, pourquoi l’en empêcher ? Les enfants doivent être encouragés, non ?
* pour mémoire : « Je dis aime, comme un emblème, la haine je la jette » ; non mais, sans déconner ?