Tu as quarante ans, et après six heures de sommeil tu te réveilles avec une irrépressible envie de pisser, ce qui t’amène invariablement à te rappeler que le temps du toucher rectal n’est plus pour toi très loin. Tu commences à sentir confusément que pour un homme, il y a deux périodes dans une vie : avant et après le toucher rectal. Tu te surprends à faire des cauchemars dans lesquels tous tes amis, gantés de latex immaculé, te glissent un doigt inquisiteur pour te dire bonjour. Puis tu regardes ton reflet dans la glace et tu te rends bien compte que, plus que ta prostate, c’est ton corps tout entier qui part, comme on dit, en couille.
Observe d’abord ton ventre, cette masse flasque qui pendouille assez mollement au-dessus de tes cuisses qui, par comparaison, semblent presque menues, idéales. Il fut un temps où, sans jamais avoir été pourtant un grand athlète, tu avais le ventre assez plat. Ce temps est révolu, et la seule magie là-dedans est celle de l’élasticité de ta peau, supportant sans broncher cette écœurante inflation. Tes viscères ne sont pas en reste : toi qui pouvais boire toute une nuit et te relever ensuite sans douleur, voilà que le moindre mélange te cause des brûlures et des remontées, des sueurs et des diarrhées que tu n’affrontes qu’à grand-peine. La plus petite fête légèrement arrosée est devenue un calvaire, que tu dois grimper inlassablement, heure après heure.
Du côté de ta colonne vertébrale, ce n’est pas vraiment mieux. Tous les matins, tu passes quelques minutes courbé tel un bossu, attendant que tes muscles chauffent et te permettent de te redresser. Il en va de même lorsque tu t’assois trop longtemps. Tu es un vieillard, ni plus ni moins, et ta peur du kiné – que tu soupçonnes sans doute inconsciemment de vouloir considérer le toucher rectal au milieu du massage – n’améliore pas la situation.
Si tu poursuis le tableau, tu es obligé d’établir que tu as maintenant besoin de lunettes pour lire, tes yeux jadis si performants ne font plus le point que médiocrement sur les petits caractères, et tu as dans l’idée que ça ne va pas s’arranger. Tu as acheté des Ray-Ban pour rester un peu dans la course, mais tu te rends bien compte que cette ridicule attitude ne te sauvera pas de la moquerie, ni de la cécité.
Tes dents s’effritent comme des falaises de calcaire ; tes doigts se déforment sous l’effet de l’arthrose ou de tu ne sais quelle affection ; des taches brunes apparaissent sur ta peau, comme si tu étais sale. Tu dois déboucher tes sinus régulièrement, des migraines terribles t’assaillent. Les ongles de tes pieds se mettent à pousser de manière anarchique, et virent au jaunâtre. Tu possèdes une colonie anarchique de poils simiesques dans le dos, apparus là comme par enchantement. Tu en as aussi de très longs dans les oreilles. Et, bien entendu, tu es obligé, à intervalles réguliers, de t’oindre le trou de balle pour soulager tes hémorroïdes. Tu te fais de plus en plus l’effet d’un pantin que l’on doit recoller à coup de ruban adhésif.
Heureusement pour toi, tu ne te regardes pas souvent dans la glace.