Encore une fois, te voilà devant cette page blanche, qui déjà ne l’est plus vraiment : elle se remplit peu à peu des ombres fines de ces mots inutiles qui essaient de raconter les ombres épaisses de la vie. « Thick as a brick », comme disait l’autre. En fait, la vie est bien trop épaisse pour toi ; tu te sentirais plus à l’aise dans l’éther de l’insouciance, dans la ténuité de la jeunesse. Voilà que tu radotes comme un Alzheimer ; tu es vraiment trop vieux pour y arriver.
Dans ta tête, pourtant, les mots s’alignent à la perfection, les phrases telles les rostres des espadons voiliers déchirent les bancs de mots-sardines avec une délicate aisance. Mais dès qu’ils se posent sur la feuille, ce ne sont plus que des chenilles processionnaires, amusantes un moment, mais en fin de compte légèrement pataudes et tout justes venimeuses. Que veux-tu ? Ton poison depuis longtemps s’est dilué dans l’amer fluide du temps.
Tu as arrêté de fumer le jour de tes 4uarante. A l’époque, cela t’avait semblé une bonne idée, retarder l’échéance et arriver à la retraite frais comme un poulet congelé. Tu allais pouvoir respirer la vie à pleins poumons, éviter de t’éveiller en ayant l’impression d’avoir avalé un camion-poubelle, arrêter de te les geler dans la rue à la pause de dix heures, et pourquoi pas vivre plus longtemps. Tu pourrais assister à la lente agonie du monde, aux catastrophes nucléaires et aux pluies acides avec les bronches dégagées, les alvéoles rosées d’un enfant de trois ans. Tu pourrais monter à la roche Tarpéienne en sifflotant. Après tout, pourquoi pas : tu n’y voyais que des avantages.
Bizarrement, la clope ne t’a jamais vraiment manqué depuis. Tu t’attendais à te réveiller en sueur, taraudé par le manque, à te ronger les doigts après les ongles, à perdre tes cheveux : rien de tout cela. Bien sûr, tu compenses en mâchant des chewing-gums qui sans doute te concoctent en ce moment-même un joli cancer de la langue. Tu as pris quelques kilos, mais tu peux faire du vélo elliptique sans souffler. D’un autre côté, tu te rends compte que tu n’es pas en si bonne santé que cela. Tu mets cela sur le compte de l’âge, mais qui sait ? L’arrêt de la cigarette est peut-être pour quelque chose dans tes migraines, tes soudaines crises d’allergie, tes brusques sautes d’humeur. Peut-être ton docteur, à la prochaine analyse, va-t-il te proposer de reprendre la clope ?
Pourquoi fumer ? Pourquoi écrire ? L’une et l’autre de ces activités, si l’on y regarde de plus près, ont la même finalité : faire passer le temps d’une manière agréable. Ce sont deux choses inutiles, mais pour certains indispensables, sans tenir compte de la qualité de l’écriture ni de l’apparence des cigarettes – même si, tu dois l’avouer, tu as toujours été assez fier des tiennes. Cette page blanche, il fut un temps où tu pouvais délicatement la rouler entre tes doigts, l’humecter légèrement, puis la faire partir en fumée. C’était plus rapide, plus net, et surtout moins emmerdant pour les autres – le tabagisme passif étant sans doute moins grave que la lecture de certaine prose.
Quoi qu’il en soit, tu sais déjà ce que tu vas t’offrir pour ta retraite, si tes chewing-gums ne t’ont pas occis d’ici-là : un bon paquet de Drum ultra, et un cahier de Riz la Croix.