Plus jeune, lorsque tu étais encore étudiant, tu as travaillé en usine. C’était une vieille usine de cartonnages, où ton travail, au début, consistait à passer des cartons dans une machine pour y faire les rainures qui permettraient de les plier. C’était un boulot physique, comme on dit, un de ceux où l’on n’a pas besoin de réfléchir. Tes collègues, pour la plupart, effectuaient ces tâches ingrates et mal payées depuis plusieurs dizaines d’années, et ne semblaient pas s’en porter trop mal. A la pause, ils discutaient de telle émission de télévision qu’ils avaient tous regardée, du meilleur appât pour pêcher la perche, ou d’un match de football particulièrement disputé. Ils t’incluaient souvent dans leurs conversations, t’invitant même parfois à partager un verre à l’heure de la sortie. Tu les observais, perchés sur leurs Solex, comme des sortes de vestiges d’une ère attachante et révolue ; des personnages, somme toute, d’un roman que tu n’aurais pas lu. Après une semaine, tu avais suffisamment fait tes preuves au rainurage pour passer à la coupe des encoches, qui nécessitait plus d’attention. Puis, le contremaître a compris que tu avais les capacités pour l’aider à régler les machines, à contrôler la production, à gérer l’équipe. Au bout d’un mois à peine, tu étais responsable de plusieurs machines, réactivées pour l’occasion dans un petit atelier à part de la grande usine. Tu aimais assez, tu t’en souviens, régler les problèmes de coupe, les écarts de rainurages, les petits conflits. Le patron, à la fin de ton contrat d’été, aurait bien aimé te garder, mais tu avais des études à poursuivre, un travail bien plus enrichissant à décrocher.
Aujourd’hui, ton travail consiste, pour faire court, à te mettre au centre d’une arène, avec ou sans nez rouge, un certain nombre d’heures par semaine, et à essuyer les quolibets des spectateurs qui te montrent du doigt. Il y a là les jeunes, bien sûr, pour qui ce que tu dis est par essence issu d’un esprit visant à les contrôler, et donc hautement méprisable : il y a là leurs parents, qui, incapables d’élever un seul de ces spécimens, te traitent d’incapable parce que tu as du mal à en élever 25 et que tu ne peux pas croire que leur rejeton, qui passe son temps chez eux à écouter du métal sur son lit en les traitant de vieux cons sur Facebook est le prochain Einstein, le futur Karl Benz ; il y a là ton ministre, qui te félicite de ton travail, tout en t’annonçant qu’il ne pourra pas t’augmenter avant cinq ans, mais qu’en revanche, puisque tu te débrouilles si bien avec tes 25 élèves, ça l’arrangerait assez que tu puisses en prendre un peu plus, disons 30, parce qu’au fond ça ne fait pas grande différence, tout en insistant sur l’utilisation obligatoire des nouvelles technologies, sans bien sûr donner aucun moyen pour permettre leur maintenance, ce qui fait que tu es forcé, pour travailler correctement, d’acheter ton propre matériel car celui qui t’est fourni ne fonctionne plus depuis que Microsoft a arrêté les mises à jour de Windows 95. En plus de tous ces témoins privilégiés, on trouve aussi tous, plus haut dans l’arène, ceux pour qui tu as trop de vacances, pas assez d’heures dans la semaine ; trop d’avantages en somme. Tous ceux qui se verraient bien à ta place, mais qui après quinze jours se feraient porter pâles.
Vraiment, tu as ce qu’on appelle le plus beau métier du monde. Mais, de temps en temps, alors que tes élèves discutent entre eux du prochain de football ou du dernier Fast & Furious, tu te prends à revenir dans la vieille usine, où, contemplant tes mains griffées par le carton, tu avais la fierté du travail bien fait, et non pas celle d’avoir évité pour la journée que les choses tournent trop mal.