Un jour ou l’autre, inévitablement, tu dois parler de sexe. Le sexe doit, avec les précautions qui s’imposent, être mis sur le tapis, être soupesé et mesuré d’un œil impavide et bienveillant. Le sexe doit, avec tout ce que cela comporte de protubérances et de tours de reins, de moments embarrassants et de gratouillis, prendre toute sa place.
Souvent, tu as pu lire dans tel ou tel roman que tout était lié au sexe. Cde telles affirmations semblent étayées par de solides théories sur la provenance de l’humanité, mais tout le monde sait bien que le but principal des auteurs de tels romans est avant tout de lier l’acte à la parole. Leurs narrateurs semblent inévitablement être des personnes assoiffées de sexe, capables de s’adonner plusieurs fois par jour – avec plusieurs partenaires différents, parfois de plusieurs sexes – aux délices de la copulation. Cela, évidemment, ne manque pas de rejaillir sur l’auteur et tu as plusieurs fois constaté que ces écrivains-là se débrouillaient plutôt bien avec leurs fans.
Malheureusement, et même si l’audience de tes écrits doit en être divisée par deux, passant ainsi à un, tu dois ici avouer que tu n’es pas un de ces faunes concupiscents. Non pas qu’il te déplairait de conter par le menu tes frasques légendaires ! Tu aimerais tant décrire par le menu le moindre de tes élans vers tel ou tel berlingot, la plus petite langue s’enroulant tendrement autour de ton dard tendu, le plus minuscule mouvement de tes hanches lorsqu’enfin, après de bouillants ainsi qu’interminables préliminaires, ton dard pourfend le susdit berlingot, les griffures d’ongles rouge sang sur ton dos, le rauque soupir exhalé par de pleines lèvres, le moment enfin où tout noircit et se vide et où les deux corps rompus se déjoignent dans un fracas de souffles courts. Tu aimerais que ton héros, nullement affaibli par le marathon auquel il vient de se livrer, après une simple bonne douche, remette le couvert avec la voisine poitrinaire venue simplement en nuisette réclamer de la farine, et qui finira à son corps pas trop défendant malaxée comme une pâte à pain dans des nuages de blé moulu. Tu aimerais aussi que, sortant prendre l’air, le visage encore blanchi par la poudre, il croise par hasard le chemin d’un transsexuel de fraîche date, qui, lui proposant un petit remontant en posant la main à l’endroit propice, s’écrie « Ah ben non, ça c’est plutôt un gros remontant ! ».
Oui, tu aimerais tout cela ; mais tu as quarante ans. Pour toi, le sexe est donc une sorte de cousin du bricolage : tu as bien apprécié tout cela dans ta jeunesse, mais même si tu sais de mieux en mieux y faire, cela t’intéresse finalement de moins en moins. Pour tout dire, si l’on y regarde de plus près, le sexe – le tien en tout cas– est un peu toujours la même histoire. Quelque chose d’agréable, mais au fond pas de quoi en faire tout un plat. Les protagonistes changent peu, ils se connaissent pour ainsi dire par cœur, l’acte en lui-même n’a que peu de rapport avec la découverte de la bombe atomique ou d’une nouvelle étoile ; il faut faire attention aux enfants qui pourraient entendre et comprendre des choses de travers, et devenir ainsi de polymorphes pervers.
Et que dire alors du nettoyage ? Tu as vraiment autre chose à faire ces temps-ci que de t’occuper de choses aussi pénibles à ramasser que la farine.