A dire vrai, l’humanité te fait un peu peur ; et même plus qu’un peu. Lorsque tu observes tes contemporains, le chaos de cet amas de lombrics grouillants t’apparaît de plus en plus nettement. Chez les dirigeants tout d’abord, que ne taraude même plus la plus élémentaire des gênes devant leurs résidences secondaires, leurs amitiés douteuses ou leur grammaire approximative. Les ministres en jet privés, les députés à piscines chauffées, les présidents vulgaires au poignet doré et à l’insulte facile, partout où tu tournes la tête ce ne sont que luttes de pouvoir, costumes sombres gravissant des marches centenaires, mallettes remplies de billets tout neufs et d’enregistrements compromettants, têtes basses et airs concentrés, requins allant à l’abattoir pour l’exemple avec un clin d’œil et une tape dans le dos, il faut faire un exemple tu comprends mais ne t’en fais pas, même le reste du monde sait qu’il suffira de quelques jours à peine pour qu’ils fassent à nouveau surface, pour qu’ils reviennent tels de toniques et tenaces ténias gratter les pépites au plus profond de ses sphincters. Les mêmes saluent la chute de dictateurs auxquels, une semaine plus tôt, après les avoir un peu tripoté au fond de la limousine pour une croisière sur le Nil, ils offraient gentiment deux call-girls aux frais du contribuable dans un hôtel de la Concorde. Ils prennent sans broncher des leçons de démocratie de ceux-là même qu’ils ont essayé de faire passer pour de sanguinaires fanatiques basanés, sans que personne n’y trouve à redire. Tu dois te rendre à l’évidence : ils n’en ont plus rien à foutre.
Le reste de tes compatriotes, il faut bien le dire, ne vaut pas mieux. Il te semble que la plupart des êtres vivants habitant cette partie-ci de la planète te semble uniquement préoccupée par ce qu’ont mangé les stars la veille, ou par se trouver toujours plus d’amis sur Facebook afin de se persuader qu’ils ont une vie sociale, alors qu’ils n’ont pas mis les pieds dehors depuis des mois. Le téléphone mobile – tu répètes sans arrêt que tous les téléphones sont portables, puisqu’on peut les porter – est devenu un nouvel organe. Pour demander son chemin, on préfère se fier à son Iphone qu’au passant. Dans ces conditions il te semble normal que la plupart des êtres vivants habitant cette partie-ci de la planète se foute de ce que font ses dirigeants.
Parfois, pour essayer de comprendre un peu tes contemporains, tu te branches sur Chatroulette, qui te paraît être le plus profond miroir de cette humanité. Sur l’écran défilent des humains, de tous types et races. En général, ce sont des hommes. Un pourcentage non négligeable de ces hommes propose leur bite, qui semble dire « Regardez comme j’existe ! Regardez comme je suis différent des autres bites ! » Quelques autres sont des adolescents qui mériteraient des claques et une bonne punition. D’autres types se prennent pour des rock-stars et jouent de la guitare muette en lunettes noires. Tu as même vu un aigle royal empaillé, ou un poussin face à face avec un très gros serpent sur une table en formica. Quelquefois, des filles au visage triste et sérieux, aux grands yeux fatigués viennent te distraire un peu, avant de t’envoyer te faire voir. Car en général ces échanges ne durent pas plus de quelques secondes. Ce qui, te rends-tu inlassablement compte, est largement suffisant pour saisir toute la complexité de cette humanité.
Parfois, pourtant, entre deux bites nonchalamment astiquées et trois groupes d’ados rigolards, un type qui te ressemble un peu regarde longuement la caméra d’un regard douloureux et intense, et semble t’interroger sur le sens de cette vie, attendre ton avis, vouloir trouver une âme sœur. A ce moment-là, tu n’hésites pas, et tu cliques sur la touche « next ».