Si tu pouvais choisir un endroit pour vivre, New York serait sans doute en tête de liste. Toi qui as le vertige, les perspectives verticales de Midtown te fascinent. Tu rêves d’un appartement de verre au 50ème étage du 1, Bryant Park, avec vue sur l’Empire State et un bar de six mètres de long. De temps en temps, tu joues au Loto® pour pouvoir te le payer.
Lorsque tu perds au Loto®, tes ambitions baissent d’un cran, et tu te rabats vers des rêves moins onéreux. Dans ces rêves-là, tu habites près de la Boqueria. Non, en fait, tu habites dans la Boqueria. Qui, comme chacun sait, est un marché situé sur les Ramblas de Barcelone. Mais la Boqueria, pour toi, est bien plus que cela. C’est d’abord un endroit où l’on peut acheter du vide.
Le vide n’est pas cher, mais il est pourtant diablement bon. On pourrait presque dire que le vide, à l’image des rognons (tu reviendras sans doute un autre jour sur les rognons), fait partie des meilleurs amis de l’homme. Le vide, une fois grillé, a un goût assez inimitable et une texture à la fois élastique et fondante qui n’appartient qu’à lui. Le vide s’accompagne d’un vin rouge léger et pas trop capricieux, sur une terrasse surplombant l’Eixample, avec quelques amis et de jolies filles. Ce n’est qu’à ces conditions que le vide peut être apprécié à sa juste valeur.
Pour être tout à fait complet, tu te dois d’ajouter que le vide (ou vacío) est une pièce de bœuf argentine qui correspond peu ou prou à notre bavette. Les Argentins ont un vocabulaire assez intéressant lorsqu’il s’agit de viande. La hampe s’appelle entrailles, le jarret, petite tortue ; l’aiguillette petite colombe. Les Argentins sont étonnants.
A la Boqueria, on trouve aussi du gîte de taureau, des jus de fruits inconnus aux couleurs improbables, et des pimientos de Padrón. En général, tu manges tes piments de Padrón non pas à Padrón, qui est un village de Galice, ni directement à la Boqueria, mais à la Pulperia A Gudiña sur Entença, cuisinés à l’huile d’olive et à peine assaisonnés d’une fleur de sel. Tu en prends en général deux assiettes, en plus d’un poulpe à la galicienne et de quelques bravas, puis, craignant que ces piments aient été touchés par la grâce et qu’un tel miracle ne puisse plus jamais se reproduire, tu commandes une dernière assiette pour le dessert. Il t’arrive parfois de pleurer sur tes piments de Padrón, et pas seulement parce que, de manière totalement aléatoire et surréaliste, l’un d’entre eux est cent fois plus fort que les autres.
Cependant, lorsque tu rêves de la Boqueria, ce n’est ni du vacío, ni des pimientos de Padrón, mais de ces hiératiques jambons que l’on croise partout, pendus tels des bouquets de fleurs séchées aux plafonds des grand-mères. Tu passes de longues minutes à comparer les pièces, à humer l’air empesé, à contempler le couteau délicat séparer les fines lamelles de viande persillée. Le prix, un moment, te retient, mais tu finis toujours par craquer pour quelques notes de Jabugo ou plus simplement d’Ibérico d’Estrémadure. Tu essaies ensuite de retenir ton souffle jusqu’à la dégustation – à ton bras, le sachet ne pèse pas plus qu’un très petit oiseau. Toujours entouré de tes amis, tu ouvres délicatement le tombeau de papier, puis, telle une très païenne hostie, tu poses la languette sur ta langue.
Tu pourrais réciter l’ensemble des sensations qui t’assaillent lorsque tu mets sur tes papilles une dentelle de Bellota. Ces noisettes qui roulent, cette viande qui fond, les fines zébrures de graisse qui explosent au milieu. Souvent, tu te demandes pourquoi certains dieux, a priori pas plus idiots que d’autres, ont souhaité priver leurs fidèles d’une telle avalanche.
Mais rapidement tu te rends compte que les lubies de tes semblables ne t’intéressent pas trop, et tu retournes à ta dentelle.