Dans ta voiture, tu écoutes les informations. Juste pour vérifier que nous ne sommes pas en guerre. L’autre jour, tu es par grand hasard tombé sur la Bourse. Cela t’arrive de temps en temps, et il te semble que le successeur de JP Gaillard est un peu déprimé, comme s’il perdait tout son argent tous les jours.
Tu ne comprends pas grand-chose à la Bourse. D’après ce que tu sais, des tas de gens y achètent des tas de produits dont ils n’ont pas besoin, dans le seul but de faire du profit en les revendant plus cher le lendemain. Mais ce jour-là, un nouveau concept a fait son apparition (pour toi en tout cas ; le concept en tant que concept non relié à ta personne existe certainement depuis relativement plus longtemps) : la dégradation des notes.
Le Successeur de JP Gaillard, l’air de rien, a tout d’abord appliqué ce concept à Renault : « La note de Renault a été dégradée par Fitch à BBB- ». Dans ta voiture, qui est par malheur une Renault, un courant d’air glacé est remonté vers ta nuque. Malgré tes difficultés à te représenter monsieur Fitch appelant sa secrétaire pour lui annoncer qu’il allait dégrader la note de Renault, tu étais inquiet. Cette dégradation signifiait-elle que ta voiture allait cesser de fonctionner sur le champ ? Ou que les Renault fabriquées après la dégradation seraient de plus mauvaise qualité ? Ou tout simplement que monsieur Fitch avait eu un problème de fermeture centralisée ou d’allume-cigare, et avait décidé de se venger ? Quoi qu’il en ait été, cela n’était pas très réjouissant. Après tout, Renault était ce qu’il convient d’appeler un fleuron de l’Economie française, et il n’était jamais bon que l’Economie se cassât la gueule.
Mais ce n’était pas fini. Le Successeur, sans ciller, sans avaler sa salive ou même bafouiller, annonçait à la suite de cette déstabilisante nouvelle que la note de l’Irlande avait également été dégradée. Heureusement, tu étais à un feu rouge.
L’Irlande, pour ceux qui l’ignoreraient encore, est un pays. C’est même, pour ce qui te concerne, le plus beau pays du monde. D’un coup, te revinrent des bouffées de Guinness au Mulligan’s, des cris de mouettes sur Spanish Arch à Galway, des odeurs portées par le vent du Connemara, des arcs-en-ciel sur Achill Island, des notes de musique dans un pub de Kinvarra, la vision de mer depuis le fairway du trou numéro deux du golf de Clew Bay. Même si tu avais souvent rêvé d’acheter un petit cottage entre Galway et Westport, tu n’aurais jamais pensé qu’il serait un jour possible d’investir dans l’Irlande, comme on peut investir dans une usine de papier toilette ou de pneus. Comment un pays, et surtout un pays comme celui-là, pouvait-il avoir une note en Bourse ? Comment monsieur Fitch, qui n’avait sans doute jamais mis les pieds dans un pub de Dublin, avait-il pu dégrader cette note ? A quoi cette note était-elle supposée servir ? Et surtout, pourquoi des gens trouvaient-ils cela suffisamment important pour en parler à la radio ? Toutes ces questions restaient en suspens.
Toutefois, en sortant de ta voiture pour rentrer chez toi, une sensation étrange t’envahit. Un peu comme si des yeux invisibles aux tiens étaient fixés sur toi. Après tout, puisque les pays étaient notés, pourquoi pas les individus ? Tu imaginais, le sentant presque, un type te suivant partout pendant la soirée, puis publiant une note très sérieuse stipulant que tes perspectives à long terme s’étaient détériorées car il t’avait vu boire deux pastis en mangeant des chips. Heureusement, le lendemain un apport de haricots verts ferait remonter ta note, et des gens pourraient de nouveau acheter des actions de toi.
La solution ultime t’apparut alors : il fallait de toute urgence créer des agences de notation d’agences de notation. Lorsque monsieur Fitch aurait, ce qui lui arrive sans doute, un gramme de trop dans le nez, ou lorsqu’il serait de mauvaise humeur après s’être fâché avec son épouse, sa note serait revue à la baisse. Ce qui, par contrecoup, mettrait en perspective les notations que lui-même pourrait faire.
Un peu fatigué par toute cette bourse, tu te servis un pastis, en te promettant d’y réfléchir plus tard.