Loin de toi l'idée même de superstition, mais tu ne voudrais pas que ton dernier article, au moment où tu vas prendre à nouveau un vol long-courrier, traite de ce sujet. Tu te vois donc dans l'obligation de pondre, sous la contrainte, un billet qui n'ait aucun rapport avec le précédent.
La question est : de quoi vas-tu parler ? Bien sûr, tu pourrais raconter la violence d'un orage tropical, la sensation d'être à la merci des éléments furieux, les palmes qui sous les rafales semblent vouloir s'envoler à force de s'agiter, le rideau de pluie compact qui masque les arbres à trois mètres, la rivière qui s'affole, qui gronde et gémit. Tu pourrais évoquer ce tour cycliste qui, en raison de la taille de l'île, refait sans cesse les mêmes étapes - en sens inverse, comme si cela pouvait tromper les coureurs. Tu pourrais aussi parler des sorbets coco sur la plage, de ces langoustes au bord de la mangrove, ou du gratin de bananes vertes ; et des personnes qui vont avec. Tu pourrais décrire les flamboyants, les tamariniers, les immenses jacquiers, les mangues du jardin - comme si tu avais un jour pensé avoir des mangues dans ton jardin - les noix de coco que l'on cueille près de l'arbre, et même la manière dont on sépare la bourre de la noix. Tu pourrais montrer les iguanes, les colibris, les sucriers sur les plages blanches ou noires écrasées de soleil, les balistes royaux dans les jardins de corail ou les tortues qui lentement paissent au fond des herbiers. Tu pourrais essayer de parler de la légère sensation d'étouffement, peut-être hitchcockienne, que fait naître en toi le vol tournoyant des pélicans au-dessus de ta tête, ou même des mouvements nerveux des crabes transparents sur le sable.
Tu pourrais écrire sur tous ces sujets. Mais tout ce qui te vient à l'esprit, c'est que demain tu repars, en sachant que, sans doute, tu reviendras.
Tu reviendras, c'est sûr, admirer de ta terrasse la crête enrubannée du volcan.