Tu ne sais pas au juste ce que tu aimes tant dans les vols long-courriers. Après tout, ce ne sont en quelque sorte que de gros autobus inconfortables, dans lesquels tes genoux vont huit ou douze heures durant subir les assauts de la barre du siège de devant, placée là par un ingénieur sadique,alors que toute tentative pour aller aux toilettes se soldera par une attente interminable devant la porte close d'où finira par sortir, l'air satisfait, sourire apaisé aux lèvres et front embué, le plus vieil entraîneur chinois de lutte du monde, nimbé d'un quart de l'odeur qu'il t'aura laissé en héritage - les trois-quarts restants t'attendant sagement dans le moite réduit. Les repas seront bons dans le meilleur des cas, désolants dans certains autres, médiocres en général ; les films n'auront aucun intérêt. Le vol sera perturbé par des turbulences, de monstrueux orages tropicaux ou plus prosaïquement par de nombreuses flatulences provoquées sans doute par le changement de pression - et par le kimchi lors des vols vers la Corée. Ton voisin, lorsqu'il n'aura pas une attitude de terroriste dans l'instant prêt à passer à l'acte, sera inévitablement le type le plus corpulent de l'avion, ou - lorsque tu seras installé au hublot - un irascible dormeur refusant de bouger durant tout le vol et t'obligeant à d'indescriptibles contorsions pour pouvoir accéder au couloir. Les hôtesses, qu'elles soient, sur les compagnies américaines, de vieilles mamies passant leur temps libres à tricoter ou de placides chinoises hydrocéphales, ne seront là que pour te faire regretter de ne pas être de l'autre côté du rideau, aux places aperçues lorsque tu es monté à bord : là-bas, tu aurais de la place, aucun voisin désagréable, des toilettes immaculées, des repas soignés servis par de belles hôtesses avenantes ; là-bas, tu serais à ta place d'esthète, contrairement à tous ces types qui ne paient même pas leur billet et qui ne connaissent pas leur chance, passant leur voyage à compiler des données sur leur ordinateurs portables sans même jouir des avantages que leur confère leur position.
Pourtant, à chaque fois que tu entres dans un vol long-courrier, tu ressens le même frisson. Toi, petit être humain improbable, tu vas être propulsé à une vitesse de 850 kilomètres par heure au-dessus de l'océan Atlantique, des plaines de Sibérie , du golfe du Bengale ou du désert d'Arabie. Avec cet espoir, ce fol espoir : que ce soit mieux de l'autre côté.