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Cahier d’un retour de Chine – 3

 

Le chinois est furtif dans les rues des hutongs. Au guidon de son véhicule, il jaillit de toutes parts, sans bruit et sans lumière. Son moyen de transport principal n’est plus le vélo que l’on voyait autrefois sur les photos des livres de géographie – même s’il en reste quand même quelques-uns–, mais une gamme variée de motocyclettes, allant du scooter à une espèce de fauteuil roulant biplace aux couleurs criardes. Tous ces engins – ainsi que tout un tas de très vieux vélos bricolés par leurs propriétaires – ont la particularité d’être électriques, ce qui ne laisse pas de surprendre dans un pays considéré par l’occident comme l’ultime pollueur. Bien sûr, cette électricité provient sans doute d’une antique centrale au charbon, mais cette absence de bruit t’a agréablement surpris – même si tu as deux ou trois fois failli te faire embrocher.

Dans les hutongs – ces ensembles inextricables de ruelles au sol de terre battue, typiques de l’ancien Pékin, dont il ne reste plus beaucoup d’exemples authentiques (certains ont été rasés puis reconstruits en plus joli pour montrer aux touristes) –, la plupart des habitations possède l’air conditionné. Très peu, en revanche, ont l’eau courante. Les toilettes publiques, situées environ tous les cent mètres dans ces hutongs, servent donc apparemment à la fois de lieux d’aisance, de cabinet de toilette et d’endroit où les habitants se croisent et échangent les derniers potins du quartier. Sur leur façade sont apposés d’étranges pictogrammes – un masque à gaz, un homme en train de tomber –, qui dénotent sans doute à ces lieux une autre fonction que tu n’as pas pu déterminer. En revanche, tu as pu constater que les chinois, qu’ils aient ou non l’amabilité de fermer la porte des toilettes, n’utilisent pas de papier. Des serviettes mouillées en tissu orange, alignées sur des séchoirs, sont disponibles en libre-service à l’entrée, l’utilisateur étant a priori chargé de leur nettoyage en fin d’application – Les personnes qui désirent employer du papier plutôt que les serviettes sont invitées à le laisser dans une poubelle à côté du trou des toilettes.

Tu n’as pas malheureusement eu le loisir de vérifier par toi-même la propreté de ces serviettes, n’ayant utilisé que les urinoirs. En revanche, tu subodores l’existence d’une légende chinoise en rapport avec la taille de la virilité caucasienne, puisque tu as remarqué, au bout de deux ou trois jours, que les personnes qui entraient après toi dans les urinoirs se postaient toujours à celui situé juste à côté du tien, même si les autres étaient inoccupés ; une fois la réflexion faite, tu as eu tout loisir de remarquer les coups d’yeux appuyés de tes voisins vers l’ustensile en question – si aucun n’est tombé en pâmoison ou dans les pommes, aucun n’a non plus eu de ricanement ironique, et tu as même cru déceler une ou deux fois une moue d’approbation, ce qui t’a permis de sortir des toilettes en bombant le torse, imaginant sur ton chemin une haie d’honneur de chinois applaudissant ton engin comme autrefois le visage de Mao.

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