Cahier d’un retour de Chine – 2
Somme toute, on trouve très peu de pékinois à Pékin – le pékinois se reconnaît à sa face écrasée, ornée de dents en éventail. Tu n’en as pas croisé un seul, et il te semble que les Pékinois préfèrent au pékinois le spitz, sorte de renard dont on aurait retourné la queue pour lui enfiler sur le corps, ou le plus classique caniche. Ils n’hésitent pas à les peindre de couleurs fluo, ni à les habiller de pied en cap – ce qui, heureusement, vue la taille de l’animal, reste assez discret.
Tu n’as pas non plus croisé de ces grands chiens jaunes que l’on consomme grillés en Corée. Visiblement les chinois n’en sont pas friands. Tu ne peux pas en dire autant des chats, invisibles également, mais sans doute plus habiles que leurs camarades canins à se dissimuler lorsqu’ils sont échaudés.
Au marché de TianQiao, les chinois viennent acheter leurs animaux de compagnie : oiseaux chanteurs, geckos, tortues alligators, et poissons globicéphales orangés exhibés par dizaines dans des aquariums à l’allure de télévision plasma. Plus la boule sur le front du poisson est difforme, plus il est recherché. Cependant, le plus étrange de tous ces animaux est sans doute le criquet – du moins lorsqu’il échappe à la friteuse. Vert, il se garde à la ceinture, dans de petites cages de bambou ; brun, il est utilisé dans des arènes portatives pour de féroces combats. Bleu, il était selon la légende le compagnon favori des empereurs, pouvant vivre plus de trente ans – les autres se contentant d’un an au plus. On peut également garder ses criquets chez soi, toujours dans des cages de bambou tressé.
Lorsqu’ils ne promènent pas leurs spitz colorés ou leurs criquets, les patients pékinois, qui ne sont pourtant pas toujours très polis, polissent. Ils peuvent passer ce qui t’a semblé être des heures, agglutinés sur les étals des marchés, à choisir une pierre de jade ou d’ambre, qu’ils inspectent à l’aide d’une lampe torche pour en jauger la transparence ; puis, des années sans doute, à l’aide de toile émeri et de chiffons trempés dans l’eau, parfois sur le lieu même de leur achat, à polir cette pierre pour lui donner un aspect lisse et doux – tu soupçonnes les plus pressés d’entre eux d’utiliser de petits outils électriques pour mâcher le travail. Ils peuvent aussi jeter leur envie de polissage sur différents types de noix, dont certaines sont également utilisées pour stimuler par massage la circulation du sang dans les mains. Il faut alors trouver les noix les plus semblables possibles – certaines pouvant se négocier à plusieurs centaines d’euros – et les faire rouler dans sa main pendant des semaines en les huilant de temps en temps, ce qui modifie les réseaux de veinules et améliore selon la tradition la circulation. D’autres noix sont gravées, d’autre assemblées en bracelets ou en colliers, vendues parfois à bas prix, et parfois plus chers qu’une voiture – tout en restant, à tes yeux occidentaux, plus ou moins semblables.