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Tu avais presque – à ta grande, à ton immense honte – oublié Kerouac. Presque oublié, enfoui en tout cas bien loin dans ton subconscient, la sensation d’avoir pris tout d’abord un énorme coup de poing dans l’estomac, avant de te retrouver traîné dans la poussière des plaines du Montana ou du Colorado par un taureau furieux aux naseaux frémissants et de finir ta route étourdi au milieu d’un champ d’étoiles. Ces émotions,  que tu te souviens maintenant avoir ressenties à la lecture de « Sur la Route », il s’en serait fallu de peu – un simple et passager ennui ayant abouti par le plus pur des hasards au dépoussiérage de quelques étagères de ta bibliothèque – pour qu’elles restent, comme des truites multicolores tranquillement endormies, à onduler paresseusement dans les ruisseaux de ta mémoire. Mais voilà, ces émotions, qu’elles t’assaillent, qu’elles sautent vaillamment comme les saumons au-dessus de la passe d’AAsleagh, qu’elles viennent te frapper à nouveau au ventre ; et voilà que tu voudrais, comme à l’époque de tes dix-huit ans, partagé entre Dean Moriarty et Sal Paradise – entre Neal et Jack dans le rouleau original écrit comme un tronçon de route en trois semaines –, entre celui qui vit comme un héros de roman et celui qui écrit sa vie, que tu voudrais, viscéralement, douloureusement, remplir un sac à dos – quelques chaussettes, un livre de Proust, un gros pull-over et deux ou trois tee-shirts – et partir. Commencer le voyage à pieds, au pied du Brooklyn Bridge. Puis trouver dans une vieille casse automobile une Hudson Commodore – c’est quand même plus sexy qu’une Prius, quoi qu’en pense Leonardo – et poser sans fin la roue avant gauche sur la ligne jaune, comme un gros jaguar dévorant une colonie de chenilles. Mélanger de la Benzédrine à ton café du matin pour rouler toute la journée, et le soir, à Des Moines, Albuquerque ou Denver, traîner ton corps cabossé par l’asphalte dans un vieux juke joint et laisser le beat d’un blues teinté de bop couler comme du whiskey dans tes veines. Rencontrer des furieux, des curieux, des poètes et des putes. Et le lendemain, avant de repartir vers ailleurs, te réveiller dans une chambre pleine des corps emmêlés d’inconnus, sourire à un oiseau posé sur l’appui de la fenêtre en buvant à grands traits de l’eau au robinet, prendre un carnet dans la poche arrière de ton jean, et écrire ; parce que le plus important dans tout cela, ce qu’il ne faudrait surtout pas perdre de vue, ce serait cette certitude inébranlable et insoluble dans l’alcool, la drogue et les cheveux des filles, que tu as un livre à écrire ; une vérité à envoyer comme un uppercut au visage du monde. Car ce qui sous-tendait dans ta jeunesse tous ces sentiments, et ce qui les fait aujourd’hui exploser, c’est bien cela : un besoin de littérature en tant que coup de poing, la recherche de l’instant définitif et implacable où, à travers les yeux fous d’un beatnik croisé au bord d’un trottoir crasseux, sur le rouleau noir d’une route perdue ou au coin des lèvres d’une fille endormie, jaillit un peu de cette vérité que les hommes toujours ont tenté d’entrevoir, une fraction infime de compréhension du monde et de son désespoir incommensurable que seuls les artistes ont la capacité de montrer. Et que bien peu, aujourd’hui, montrent avec la puissance hébétée et brutale de Jack. Tu croyais, alors, que tu pourrais être l’un de ceux-là ; aujourd’hui que tu sais qu’il n’en sera jamais rien, il te reste la consolation de pouvoir relire « Sur la Route ».

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P
Bon ben ca y est. T'as reussi a me filer envie de lire Sur La Route. Heureusement que je l'ai offert a Quentin l'annee derniere et que je vais pouvoir lui taxer. Je ne suis pas convaincu qu'il ait eu les memes frissons que toi en le lisant. En meme temps il est peu bavard sur ses lectures ... Donc je vais me faire mon propre avis,
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