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             Le centre du monde est fermé. D’après le vigile, le plafond se casse la figure, et tout ça ne devrait pas passer l’hiver.

 

            Bien sûr, ils en ont construit un nouveau. Une espèce d’assemblage de cubes de couleurs vives, avec un grand centre commercial. Le bâtiment a sans doute coûté cher, mais au moins il sera rentable. Dans la crypte de Figueras, la moustache de Dalí doit frissonner de colère.

 

            Tu es à Perpignan pour le weekend, et tu voulais montrer la gare à tes filles. Elles n’auront vu que le centre commercial (qui s’appelle tout de même « El centre del Món »). Heureusement, tu n’es pas venu que pour ça.

 

            Le photojournalisme, comme son nom l’indique, est sans doute – selon Breton, qui pour être Pape n’était pas moins lui aussi surréaliste – incompatible avec l’acte d’amour ou l’acte de poésie. Des photos floues et mal cadrées en noir et blanc – certainement une marque de style – racontent des histoires légèrement bourrées de pathos (« Jason, abandonné dans une voiture par sa mère alcoolique partie braquer une banque, a un QI moins élevé que son chien, lequel n’a pas mangé depuis trois jours » ; « Lorsqu’il est sorti de prison, après avoir contracté le virus du SIDA, Jason s’est aperçu qu’on lui avait enlevé la garde de sa fille » ). D’autres, les plus nombreuses – toujours en noir et blanc, comme si la couleur pouvait rendre tout cela trop gai – montrent des corps flottant dans des étangs, des corps à demi enfouis dans la boue, des corps sans têtes, des corps enveloppés de linceuls, des corps bouffis bouffés par les corbeaux. A tel point que, trop de mort tuant la mort, tu te surprends à perdre le fil. Ce type avec les yeux arrachés, est-il Pakistanais ? Syrien ? Iranien ? Croate ? Ce bras appartient-il à un soldat de l’ONU ou à un kamikaze palestinien ? La petite Indienne défigurée à l’acide par son père souffre-t-elle davantage que le petit Cambodgien à la jambe arrachée par une mine (sa photo est plus grande, son emplacement meilleur) ? L’abondance jusqu’à l’écœurement nuit-elle au propos, ou est-elle nécessaire ?

 

            Tu fermes les yeux un instant, submergé par toutes ces questions. Lorsque tu les rouvres, tu es de plus en plus confus : les enfants débraillés qui jouent sous les yeux de leurs mères voilées devant cette porte murée sont-ils Irakiens ou Nigérians ? Ce vieillard défoncé la bite à la main, une canette dans l’autre ressemble fort à un Indien, et celui qui sort de sa BMW de dealer en crachant par terre est peut-être Roumain. Quelque chose, pourtant, te fait douter de tout cela : tous ces gens, toutes ces maisons, sont en couleurs ; des couleurs vives de fin d’été dans une ville du Sud. En y regardant de plus près, tu t’aperçois que tu es sorti de l’exposition, et que tu déambules dans les ruelles sales de Perpignan, où les maisons délabrées se succèdent et où les gens, pourtant Français et vivant en France n’ont pas l’air bien mieux lotis que ceux des photos des salles d’expo, et que tous sont bien réels et non faits de papier glacé.

 

Et que, malgré eux, tes yeux font du photojournalisme.

Le centre du monde est fermé. D’après le vigile, le plafond se casse la figure, et tout ça ne devrait pas passer l’hiver.

            Bien sûr, ils en ont construit un nouveau. Une espèce d’assemblage de cubes de couleurs vives, avec un grand centre commercial. Le bâtiment a sans doute coûté cher, mais au moins il sera rentable. Dans la crypte de Figueras, la moustache de Dalí doit frissonner de colère.

            Tu es à Perpignan pour le weekend, et tu voulais montrer la gare à tes filles. Elles n’auront vu que le centre commercial (qui s’appelle tout de même « El centre del Món »). Heureusement, tu n’es pas venu que pour ça.

            Le photojournalisme, comme son nom l’indique, est sans doute – selon Breton, qui pour être Pape n’était pas moins lui aussi surréaliste – incompatible avec l’acte d’amour ou l’acte de poésie. Des photos floues et mal cadrées en noir et blanc – certainement une marque de style – racontent des histoires légèrement bourrées de pathos (« Jason, abandonné dans une voiture par sa mère alcoolique partie braquer une banque, a un QI moins élevé que son chien, lequel n’a pas mangé depuis trois jours » ; « Lorsqu’il est sorti de prison, après avoir contracté le virus du SIDA, Jason s’est aperçu qu’on lui avait enlevé la garde de sa fille » ). D’autres, les plus nombreuses – toujours en noir et blanc, comme si la couleur pouvait rendre tout cela trop gai – montrent des corps flottant dans des étangs, des corps à demi enfouis dans la boue, des corps sans têtes, des corps enveloppés de linceuls, des corps bouffis bouffés par les corbeaux. A tel point que, trop de mort tuant la mort, tu te surprends à perdre le fil. Ce type avec les yeux arrachés, est-il Pakistanais ? Syrien ? Iranien ? Croate ? Ce bras appartient-il à un soldat de l’ONU ou à un kamikaze palestinien ? La petite Indienne défigurée à l’acide par son père souffre-t-elle davantage que le petit Cambodgien à la jambe arrachée par une mine (sa photo est plus grande, son emplacement meilleur) ? L’abondance jusqu’à l’écœurement nuit-elle au propos, ou est-elle nécessaire ?

            Tu fermes les yeux un instant, submergé par toutes ces questions. Lorsque tu les rouvres, tu es de plus en plus confus : les enfants débraillés qui jouent sous les yeux de leurs mères voilées devant cette porte murée sont-ils Irakiens ou Nigérians ? Ce vieillard défoncé la bite à la main, une canette dans l’autre ressemble fort à un Indien, et celui qui sort de sa BMW de dealer en crachant par terre est peut-être Roumain. Quelque chose, pourtant, te fait douter de tout cela : tous ces gens, toutes ces maisons, sont en couleurs ; des couleurs vives de fin d’été dans une ville du Sud. En y regardant de plus près, tu t’aperçois que tu es sorti de l’exposition, et que tu déambules dans les ruelles sales de Perpignan, où les maisons délabrées se succèdent et où les gens, pourtant Français et vivant en France n’ont pas l’air bien mieux lotis que ceux des photos des salles d’expo, et que tous sont bien réels et non faits de papier glacé.

Et que, malgré eux, tes yeux font du photojournalisme.

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