“ Finalement, alors, tout ça… (te levant brusquement de ton siège, tu esquisses un geste circulaire du bras gauche, englobant à la fois l’écran de télévision – des gyrophares, des gens qui courent en tous sens, des bandeaux qui défilent – et tout le mur derrière, puis, d’une manière un peu incompréhensible – même pour toi à ce moment précis – alors que tu constates que ce geste ressemble fort à celui d’un torero effectuant une pase de pecho, et que ce geste te semble empreint d’une sensuelle beauté, d’un temple insondable, tu continues sur ta lancée, montrant maintenant la fenêtre, puis le mur du fond, tournant lentement sur tes pieds, jusqu’à accomplir un tour complet sur toi-même. A la fin du geste, tu étires le bras pour offrir la sortie au toro ; puis, immédiatement, tu te remets en place, pour cette fois une série de naturelles, le bras non plus à la hauteur de la poitrine, mais cassé à la hanche, le corps tendu et penché sur la gauche. Tu donnes quatre passes parfaites, les gradins réclament “Música ! Música !”, le Président regarde le chef d’orchestre, qui choisit “Pan y Toros”, et les clarines résonnent dans l’arène. Le toro est dominé ; tu décides de le faire passer par manoletinas – une main dans le dos tient un coin de la muleta, l’autre appelle le toro à passer au dessous. Le reste du corps est parfaitement immobile, un peu à la manière désincarnée de José Tomas ; le toro mêle son souffle brûlant à ton traje de luces, tu sens les couteaux de ses cornes frôler ta peau, l’abîme sombre de son corps te faire vaciller. Mais tu te retournes pour une nouvelle passe, puis une autre. A la fin de la série, alors que le toro reprend haleine, tu contemples, la tête haute, les gradins, où le public est debout, réclamant à la fois l’indulto et la queue symbolique. Tu te tournes vers le président, qui, après un bref conciliabule avec ses assesseurs, sort le mouchoir orange. C’est un cri primal qui monte des gradins, alors que tu te prépares pour le simulacre d’estocade, les yeux plongés dans ceux de ton adversaire. Mais quelque chose te distrait dans ta vision périphérique, et, du coin de l’œil, tu remarques que tu n’es pas vraiment au centre du cercle de sable aurifère de la Plaza de Toros de la Maestranza mais dans ton salon, et que le seul public présent est ta famille, un peu inquiète semble-t-il. Légèrement gêné, tu te rassois sur le canapé).
–Tout ça quoi ? demande ta fille.
– Euh… (tu prends une gorgée de ton planteur, avant de secouer la tête) Je crois que j’ai oublié ce que je voulais dire.”