L’eau de la mer d’Andaman, aux îles Similan, est d’un bleu surréaliste, presque ridicule ; un peu comme si, lorsqu’on s’y baigne, on se retrouvait submergé par des vagues de ciel mélangé à du lait. Les flèches argentées de quelques carangues viennent doucement vous frôler, et des chirurgiens bleus à gorge blanche y croisent tranquillement, cherchant un peu de nourriture sur les rochers. Sur la plage de sable blanc aussi fin que du talc, des touristes chinois et russes tirent avantage de la perche à selfie trouvée la veille sur un marché de Phuket. Les chinois sont aisément reconnaissables ; leurs gilets de sauvetage font des taches rouges dans l’eau bleue. Parfois, une meute entière arrive sur toi, et tu te demandes alors comment un tel paradis peut se muer, chaque jour de onze heures à quinze heures, en enfer.
Une fois les chinois et les russes repartis avec leurs speedboats, les pigeons de Nicobar – les plumes vert mordoré, ils n’ont de pigeons que le nom, et si les nôtres faisaient l’effort darwinien d’évoluer vers eux, ils seraient vraiment les rois de nos villes – sortent des sous-bois pour ramasser leurs miettes, tandis que tu profites du calme et de la beauté des lieux. Ce soir, tu vas dormir dans une tente d’aspect militaire, sous les bonnets d’évêques et les faux vampires – qui ont l’amabilité de ne pas poursuivre leurs cris après la tombée de la nuit. Des bernard-l’hermite gros comme ton poing passent à côté de la tente, suivis de près par des colonies de crabes Ko Miang. D’après les brochures, on trouve également sur l’île des varans du Bengale et des pythons réticulés ; tu n’as pas eu la chance d’en croiser.
Le vacarme des vagues dans la nuit est effrayant. La mer n’est qu’à quelques mètres, et quelques pensées morbides – le tsunami de 2004 imprègne encore les lieux – t’empêchent de dormir. Il fait chaud ; tu dors presque à même le sol ; cela te permet d’être debout pour le lever du soleil.
Il te reste quelques heures avant le retour des chinois à gilet ; le paysage est d’une beauté surnaturelle. Les rochers nonchalamment appuyés sur le sable semblent luire intérieurement ; l’eau est maintenant rose, alors que les premiers rayons l’atteignent, et la mer est redevenue calme. Bientôt, tu vas repartir, reprendre toi aussi le speedboat et revenir te mêler aux hommes, dans ce monde que tu ne comprends plus. Mais pour l’heure, tu t’assieds sur le sable, contre la poitrine chaude de la mer, et tu pleures.