
A l’âge de huit ou dix ans, ton vêtement favori était un maillot de Saint-Etienne, d’un beau vert immaculé, avec des bandeaux bleu-blanc-rouge au col et aux poignets. Sans le faire exprès, tu affirmais déjà ton indépendance, ton maillot n’affichant pas ainsi qu’il l’aurait dû la publicité « ManuFrance » – sans vraiment que ce fût en pleine conscience, puisque ce maillot si cher à ton cœur avait été spécialement tricoté – à la machine et dans un temps record – par ta grand-mère dans une laine qui ne grattait pas trop ; tu le portais, fier comme Artaban, sur la place du village, enchaînant les tours de terrains après des buts imaginaires.
(Pour être tout à fait honnête, de manière un peu moins prévisible et sans doute moins rock’n’roll que les cheveux fous de Rocheteau, tu avais aussi à l’époque un tee-shirt fétiche, que tu imaginais importé des USA, le premier exemplaire connu de tee-shirt à paillettes exhibant la voiture de Grease, qui ferait aujourd’hui bondir de joie vintage n’importe quel chipster.)
A cette époque, revêtu de l’une ou l’autre de ces tuniques, tu jouais à l’An 2000. L’An 2000, alors, t’apparaissait comme un monde nouveau et lointain – malgré tes calculs montrant que tu aurais à peine un peu plus de trente ans à ce moment-là, il te semblait tout simplement impossible de pouvoir y arriver – dans lequel les voitures volaient et se croisaient paisiblement à la cime de gratte-ciels tubulaires (principalement parce que le rôle des gratte-ciels était tenu par des tubes de PVC), les aliens déambulaient dans les rues comme n’importe quel humain, où les gens n’avaient pas besoin de travailler et où, grâce à quelque stratagème génial (issu de la lampe de ta chambre), il faisait toujours beau. A cette époque, l’An 2000 était beau, le futur vu depuis les yeux d’un enfant de la fin des années 70 brillait comme des paillettes sur un tee-shirt.
Maintenant que l’an 2000 est vieux, maintenant que le futur est derrière toi, les voitures ne volent toujours pas, tu dois chaque jour t’estimer content d’avoir encore un travail, les aliens ne sont pas les bienvenus, et le temps est de plus en plus pourri. Les enfants, bien sûr, ne rêvent plus, les yeux agrandis d’étoiles, à l’An 2000. Mais ils rêvent toujours. A quel futur ? Eux seuls ont la réponse à cette question ; tu espères seulement qu’elle est aussi belle que l’était la tienne, au siècle précédent.