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Notre société, as-tu cru remarquer, a ces temps-ci un petit problème : elle pullule de génies.

Pas plus tard qu'il y a deux jours, nos joueurs de football – se souvenant miraculeusement que l'une des valeurs principale du sport est le combat –, accomplissant l'exploit de sortir TF1 et François Hollande d'une situation bien mal embarquée pour eux, sont devenus des génies du ballon rond – ils ne pouvaient malheureusement pas prétendre au titre de génie de la langue. De quel nom seront-ils affublés si, contrairement à tous les pronostics, ils parvenaient à sortir du bus, des poules et la tête haute de la prochaine Coupe du Monde ? Tu n'as pas la moindre envie d'imaginer une Grammaire Nouvelle basée sur les discours de la Lumière de la Nation Franck Ribéry ; pour autant, son discours d'investiture à l'Académie Française pourrait être assez drôle.

Les génies ne se cantonnent pas au sport : on croise tout au long des émissions télévisées d'authentiques génies de la finance – souvent en prison –, des génies de la pâtisserie qui courent en tous sens autour de plans de travail surdimensionnés, et même quelques génies de la communication et de la télé-réalité combinées, dont l'une que tu devras sans doute payer si tu emploies la formule "Non mais allô quoi" dont tu ne sais même pas ce qu'elle signifie, et l' autre qui a commencé sa carrière en couchant avec des joueurs de football – la boucle du génie étant ainsi bouclée.

Les génies, tu dois toutefois bien le dire au risque de choquer Marine, ne sont pas tous français. Il en est de Belges. Tel ce génie de la musique, dont les vers immortels

"Papaoutai

Dis-moi où es ton papa ?"

hanteront à jamais les Lagarde et Michard du futur. Outre l'incroyable richesse de ses rimes et son habileté à jouer avec les temps verbaux – "ça doit faire au moins mille fois/que j'ai compté mes doigts" – le bougre a l'incroyable talent – génie – de nous ramener trente ans en arrière, du temps que les surréalistes avaient raison et que la Belgique avait un autre génie qui chantait, sur un air presque identique

"Tatayoyo

Qu'est-ce qu'il y a sous ton grand chapeau ?"

Bien sûr, on pourra t'objecter que Papaoutai est plus proche – phonétiquement autant que sémantiquement – du classique et tout aussi dansant Papayou lélé – qui, si tu es bien informé, fera partie du corpus d'un sujet de Bac en juin –, mais on s'éloigne ici du génie Belge pour revenir à celui de l'Hexagone, même si la figure austère de la mère du Papayou lélé (" Ma mère me disait faut pas le montrer/ça f'rait des jaloux dans l'quartier") se rapproche de celle invoquée dans Papaoutai ("Ma mère disait que lorsqu'on cherche bien/on finit toujours par trouver").

Cessons-là. Il n'est pas nécessaire de poursuivre l'analyse de ces œuvres, si riches fussent-elles. Laissons parler le jeune génie – tout en précisant qu'à son âge Rimbaud et Lautréamont avaient déjà cessé d'écrire :

 

"Quand mon papa reviendra

C´est mon papa qui sera content

Quand il reviendra en gueulant

Qui c´est qui sera content c´est moi

Il reviendra du bistrot du coin

A cheval sur une idée noire

Il reviendra que quand il sera noir

Que quand il en aura besoin

Et il me redonnera des soucis

Des soucis que j´aime pas tellement

Mais il paraît qu´il faut des soucis

Quand il paraît qu´on a vingt ans"

 

Pardon. Apparemment, pour ce dernier extrait, tu te serais trompé de Belge.

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