Ils avaient annoncé de la neige pour la fin de la soirée, mais le ciel etc... Recroquevillé au fond de ton canapé, enroulé dans ta slanket, tu regardais un documentaire à la télé alors que tout autour de toi le monde semblait s'écrouler ; même si on peut encore de temps en temps rester scotché, bouche bée, devant un coucher de soleil, les nuages ont en général le dessus ; les nuages dans l'ensemble, sont largement gagnants. Comme tout le monde, tu en avais entendu parler, tu avais vu de tes yeux des scientifiques à l'air sérieux et préoccupé l'annoncer, tu avais lu des articles dans des journaux très sérieux le montrer, chiffres à l'appui. Et pourtant, sur ton canapé, tu te gelais littéralement les couilles – en plein mois d'octobre ; le réchauffement climatique, il te semblait bien que tu t'étais fait avoir là-dessus ; tu n'en avais pas vu la queue d'un. En fait, pire encore, depuis son arrivée, tu avais de plus en plus froid, de plus en plus longtemps. Comme si le réchauffement climatique t'avait été vendu par des anciens taulards en costume de tergal qui auraient sonné à ta porte en te montrant une carte professionnelle bidon et auxquels tu n'aurais pas eu le cœur de dire non. Pour tout dire, le réchauffement climatique, tu t'en serais bien passé.
Serait-ce l'âge ? Les hommes, passé un certain nombre d'années au compteur, deviendraient-ils des oiseaux migrateurs ? Se rendraient-ils compte que, finalement, il vaut mieux vivre dans un endroit où on n'a jamais à se préoccuper d'un pull, d'une écharpe ? On peut l'observer aux Etats-Unis, où les nouveaux retraités, à peine franchi le seuil de leur entreprise, les dernières bulles du mousseux bon marché de leur pot de départ à peine évaporées au fond des gobelets, attrapent leur femme, leur chien et leurs clubs de golf et embarquent pour la Floride. Et même si, d'après tes calculs, et à moins d'une chute rapide de l'espérance de vie nationale, il te reste environ soixante-dix trimestres à valider avant de quitter toi aussi ton travail – sans préjuger de l'état dans lequel tu seras à ce moment-là, les profs, comme les rugbymen, ne faisant pas de jolis vieux –, cette notion d'Etat-maison de retraite qui jusqu'alors t'apparaissait comme idiote et vaguement dégoûtante commence à faire sens. Pourquoi, en effet, passer ton temps à nettoyer ta chaudière, à purger tes radiateurs, alors que tu pourrais vivre le restant de tes jours dans un pays où tu n'aurais pas à prendre en considération l'idée même de laine – ou de bonnet d'angora ? Serait-ce la sagesse ? Serait-ce la puissance de la réflexion ?
Bien sûr, tu n'envisages pas vraiment la Floride comme destination – même si l'abondance des parcours de golf pourrait faire pencher la balance – mais tu connais des Antilles, des îles sous le vent, des coins abrités des moussons qui sauraient bien t'accueillir. Tu pourrais alors, sans te soucier de mouchoirs en papier – tu en demanderais quand même aux amis qui viendraient te voir, car dans les pays chauds les mouchoirs en papier sont toujours de taille ridicule – de bottes ou de vestes, contempler la mer toujours recommencée et attendre les orages du soir, qui comme une pluie de paillettes feraient s'envoler les sphinx vers les langues des geckos.