Depuis peu, le sort de la planète t'inquiète. Sans doute est-ce lié à ta progéniture, ou au sentiment confus qu'un jour ta lignée, si ridicule soit-elle à l'échelle globale, risque de s'éteindre par la faute de ces générations de flambeurs qui ont précédé la tienne. Aussi as-tu décidé de prendre le problème à bras-le-corps, par les cornes pour tout dire.
Tu as acheté les DVD du très ironique Arthus-Bertrand, dont tu aimes particulièrement les génériques de fin. Pendant quelques mois, tu ne prenais ta douche qu'à l'aide de produits estampillés Ushuaia, qui t'ont, ainsi que toute ta famille, donné tout un chapelet de maladies de peau, ce qui a permis à ton dermatologiste d'acheter un nouveau 4x4. Tu as remplacé tes ampoules par d'autres moins consommatrices d'énergie, et tu n'y vois plus rien. Tu t'arraches les yeux en tentant de déchiffrer le programme télé. Ce qui, par extension, a permis à ton ophtalmologiste d'acheter un nouveau 4x4. Tu passes une bonne partie de ton existence à mettre des tas de déchets dans des containers de couleurs différentes, qui ont envahi ta cuisine tels des extra-terrestres immobiles et muets. Le soir, assis à ta table, tu tries et retries sans relâche, tu tamises, tu grattes, tu redécouvres les gestes simples des orpailleurs avec des épluchures et des emballages plastiques. Tu te fais des cheveux blancs à l'idée que tu as mis la bouteille en PET avec son bouchon PEhd dans le sac jaune qui ne doit contenir que du PEhd, ou peut-être du PET. Ta coiffeuse roule en 4x4 décapotable. Mais la planète te remercie, à sa manière, en autorisant la création, avec tes déchets triés, de sacs eux-mêmes recyclables à l'infini. Sacs qui ne possèdent que le très mince défaut de n'avoir aucune résistance, et de se crever lamentablement au milieu de ta cuisine dès que tu les sors de leur container.
Ton salaire entier est englouti dans l'achat de légumes biologiques, qui sont aux légumes sous serre ce que le bœuf de Kobe est à la viande bovine, élevés à la main par des gourous qui leur massent les racines à la bière en leur murmurant des mantras, puis cueillis dans les larmes – mais sans douleur et à pleine maturation. Ce qui explique leur prix. Bizarrement, leur goût ne te semble pas très différent des légumes sous serre. Mais tes papilles sont certainement gâtées par la malbouffe.
Pour parachever ton œuvre, tu as, sur les conseils désintéressés d'un ami, commercial dans une entreprise d'installation de chaudières à granulés, investi des milliers d'euros dans une chaudière à granulés. Le principe en est simple: des granulés, formés de sciure de bois compressée, tombent dans le foyer de la chaudière, qui les brûle pour chauffer l'eau de la maison. Une chaudière à granulés est très économique, particulièrement la tienne. Qui est également une sorte d'animal de compagnie, puisque, tel le chien refusant sa gamelle lorsque son maître s'absente, elle refuse de fonctionner quand tu n'es pas là. Les économies de chauffage sont impressionnantes, de même que les économies de chaleur. Quand tu reviens chez toi après une journée de travail, la température de ton salon frôle les 12 degrés. Après un week-end, elle approche les 10. Tu es devenu maître dans l'art ancestral de trier tes déchets avec des gants. Et puisque ta chaudière produit aussi l'eau chaude, tu ne te laves plus très souvent, en hiver.
De temps en temps, tu t'offres en douce un big mac et des frites. A la santé des générations futures.