Chère Martine, cher François,
Tu voudrais en premier lieu les féliciter tous les deux de leur position dominante dans le Paysage Politique Français. Nul doute que, s’ils ne se détestaient pas (à ce que tu as lu dans de sérieuses gazettes qui savent éviter la pipolisation), ces deux-là formeraient un bien beau couple. Toutefois, tu n’as pas obtenu dix-sept pour cents des voix dans une primaire socialiste, ta voix (que tu n’as en passant donnée à personne) n’intéresse donc pas Libération, et la seule chose à vrai dire que tu as envie de proposer à François, c’est qu’il donne de petits conseils diététiques à Martine. Tu serais bien en peine de produire quatre pages sur le sujet ; même s’il te fascine quelque peu, il reste à la marge, sans doute, des préoccupations des Français. Il n’en reste pas moins que, chaque fois qu’il apparaît sur un écran, François te semble plus fin. Un peu comme s’il tentait de disparaître peu à peu, doucement, sans faire de peine aux gens. Sa voix même, que l’on entend plus souvent que la tienne, semble plus maigre. Son cou pend légèrement, ondulant, froufroutant dans la brise légère des plateaux. On le pressent fragile, prompt à s’enrhumer au moindre courant d’air, à s’envoler au plus petit grognement de l’extrême droite.
Il n’est pas de ta volonté de médire sur François ; mais, tout de même, lorsqu’on perd autant de poids que lui et que l’on est dans sa position, il serait de bon ton de se muscler légèrement, de ne pas laisser le peuple penser qu’il va élire un bientôt grabataire. Cette manière de maigrir, comme si l’on avait trouvé quelque part un bouchon secret que l’on ouvre un peu chaque jour, ne convient pas tellement à la carrure supposée d’un président.
De plus, si tu y regardes d’un peu plus près, de Charles à Nicolas, en passant par Georges, l’OVNI Valéry, François et Jacques, nos présidents successifs affichent dans leurs prénoms une volonté de modernisme de bon aloi. Mais, François ? Sérieusement ? Tu as un peu l’impression de revenir trente ans en arrière, quand le visage de l’autre François – ou plutôt un horrible pâté légèrement tricolore censé le représenter – s’est affiché en sur l’écran de la télévision au milieu des cris de joie. Tu aurais pu, François, étendre ton régime et te choisir un nouveau prénom. Dylan, bien sûr, aurait fait un peu trop Gallois ; Théo un peu trop religieux. Mais un Joris, un Loup, le tour était joué : tu affichais résolument ton entrée dans le XIXème siècle, sinon dans la VIème République.
Tu ne sais pas si tu te dois de respecter le temps accordé à chacun des finalistes : tu supposes être relativement libre dans ce domaine. Tu te borneras donc à encourager Martine, qui, comme tous les « fils de… » a un peu de mal à percer, à continuer sur la voie qu’elle s’est tracée, et qui finira bien par la ramener chez elle, puisque c’est ce qu’elle semble désirer. Tu aimerais la voir, au coin d’un feu, caressant d’un doigt distrait le poil d’une isabelle, les yeux perdus dans l’immensité. Non qu’elle n’ait une largeur d’épaules supérieure à celle de François ; mais tu la sens trop bonne, trop humaine pour tout dire pour avoir envie de priver de festin quelqu’un qui vient de passer deux ans sans manger.