Tu l’avais promis ; aujourd’hui, il est temps. Temps, sans flagornerie, sans emphase, en essayant pour tout dire d’éviter la dithyrambe, de rester aussi précis, aussi aiguisé que le scalpel qui tranche sans presque le toucher l’abdomen gonflé de la souris de laboratoire, permettant aux boyaux d’ainsi se déverser tels de petits serpents gris sur la table, aussi calme, aussi détaché que le tueur à gages suivant froidement à travers la lunette la nuque de sa future victime, temps donc de revenir au rognon.
Le rognon, tu l’as déjà mentionné, est le meilleur ami de l’homme, et en particulier le tien. Ce ne sont pas des mots que tu pourrais jeter au hasard, après un rognon particulièrement amical ; mais bel et bien la vérité. Que demander à un ami, que l’on ne peut exiger d’un rognon ? Rien, en fait. Le rognon passe haut la main (il le ferait, s’il en avait) tous les tests de l’amitié.
Le rognon est fidèle. On n’a jamais vu, de mémoire de boucher, un rognon se défiler une fois dans le sac de l’acheteur. Le flanchet, la hampe flanchent et décampent. Pas le rognon. Le rognon, contre vents, marées, cahots et ouragans, s’accroche, se démène. Le rognon ne laisse pas tomber.
Le rognon est tendre. Nul besoin d’un couteau affûté par Vulcain pour en venir à bout. Une fois découpées les dentelles blanches qui gardent l’accès de son cœur, le rognon se laisse débiter sans effort ; avec un peu de mélancolie, sans doute, mais si aisément que l’on pourrait par mégarde se sectionner le doigt avec.
Le rognon, par sa forme, constitue une oreille attentive. On peut confier ses secrets au rognon ; jamais il ne les trahira. Il se fera cuire plutôt que de dénoncer : une loyauté dont peu d’humains peuvent se prévaloir.
Le rognon, en toutes circonstances, respecte nos goûts et nos choix. Que l’on souhaite le faire revenir gentiment avec de l’ail et du persil, que l’on ait à l’idée de le griller à la plancha s’il est d’agneau, que l’on veuille l’agrémenter d’une sauce au Madère, jamais l’on ne l’entendra se plaindre de la plus petite, la plus ténue des voix.
Le rognon nous accepte tels que nous sommes, avec nos couteaux imparfaits, nos gestes maladroits, nos cuissons trop rapides. Il ne nous juge pas.
Il t’est arrivé, dans les pays lointains où le soleil se lève, de goûter pour satisfaire à quelque coutume locale à l’un de ces grands chiens jaunes que l’on élève, là-bas, pour servir de festin soi-disant aphrodisiaque aux autochtones fortunés. Tu es catégorique : le rognon, sur le plan gustatif, est de très loin supérieur au chien.
Tu pourrais continuer longtemps sur le thème ; mais tu as peur de lasser. Tu te doutes bien que certains vont rétorquer que le filet, l’entrecôte sont des amis plus nobles : tu n’as que faire d’amis nobles, tu te nourris d’amitiés vraies. Certes, le filet est mignon ; mais également le rognon. Et le rognon est bon.
Tu reviendras bientôt aux articles poétiques qui ont fait ta renommée auprès de tes trois lecteurs ; pour l’instant, il te semblait, en ces temps troublés de crise mondiale, important de te retrouver autour de cet ami, dont la poésie, pour être cachée sans doute, n’en est pas moins simple et belle, comme la rencontre sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un rognon.