Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

- 29 -

Apparemment, une des principales caractéristiques du vieillissement est que l’on commence, petit à petit et sournoisement, à apprécier ce que l’on désignait auparavant comme des « trucs de vieux ».  Bien sûr, cette évolution est lente et progressive ; elle n’en est pas moins, dans ton cas, réelle.

Tu n’es pas encore arrivé au point où tu regardes, filet de bave au coin de la bouche, « Les Feux de l’Amour » ou « Derrick », essayant tant bien que mal de suivre le scénario pourtant peu trépidant, ne te rappelant plus le nom des personnages. Tu n’écoutes pas encore André Rieu, Franck Michael ou Englebert Humperdinck. Mais les signes sont là.

Tout a commencé de manière très innocente. Au départ, il s’agissait simplement de montrer à ta fille, une adolescente qui visiblement a suivi pendant son sommeil un condensé de cours sur toutes les matières possibles puisqu’elle en sait plus que toi sur chaque sujet que vous abordez, que les MP3 qu’elle écoute à longueur de journée et qu’on lui vend si cher sur ITunes ne sont que de la musique en conserve, à laquelle il manque tout un tas d’harmoniques, de profondeur et de vie. Tu as donc fait le choix d’une musique simple, un seul instrument avec un son acoustique, et quoi de mieux pour cela que le violoncelle, cette suave voix de vent ? Tu as donc effectué ta démonstration à l’aide des suites pour violoncelle de Bach. Lorsque le MP3 délivrait un message d’un instrument enfermé dans les toilettes d’un Ibis de banlieue, le son originel provenait du salon du Mayfair. Même elle a dû se résoudre à accepter ta victoire. Et le mal était fait. A l’écoute, ce qui était au départ un simple support d’expérience s’est révélé une musique riche et émouvante, parfaite bande son de films en noir et blanc qui passaient dans ta tête. Parfois, sur telle phrase, c’était une course dans les prés, main dans la main dans le tendre soleil du matin puis, au mouvement suivant tu voyais un couple se déchirer, des assiettes volaient, de portes claquaient violemment sur un amour au crépuscule. Les jours suivants, prenant la suite de ta fille qui innocemment te faisait comprendre qu’elle avait retenu la leçon, qu’il n’était pas la peine d’en rajouter, ton épouse même a exigé que tu arrêtes d’écouter cette musique plombeuse d’ambiance. C’est à ce moment-là que tu as compris que tu avais un problème.

Bien sûr, ce n’était pas ta première expérience de musique classique. Depuis longtemps, tu considères le « Requiem » de Mozart comme le premier disque de metal. Mais jusqu’à présent, à cette exception, tes écoutes se limitaient à quelques morceaux épars, vite zappés. Avec ces suites de Bach, tu as vraiment, à ton corps quasi défendant, touché ce que pouvait évoquer cette musique pour des tas d’individus, certes pour la plupart bien plus vieux que toi, mais dont tu sens confusément que tu commences à faire partie.

Pour l’instant, cela n’est pas encore allé plus loin. Tu as bien pris soin, à coup de Black Sabbath, de Metallica ou tout simplement de Beatles – bien que ces derniers, tu le pressens, fassent peut-être aussi partie du processus qui t’assaille – de conjurer le sort. Mais, dans un avenir proche, tu pourrais bien, tu n’as aucun mal à le visualiser, insérer du Shubert, du Verdi, ou pire, du Wagner, dans la platine, et te laisser aller, sur ton canapé, une main mimant le chef d’orchestre, à ce plaisir d’homme âgé consistant à écouter religieusement de la musique que les jeunes abhorrent en attendant l’heure de Derrick.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
S
<br /> Une fois qu'on n'entend plus, il reste les vibrations.<br /> <br /> <br />
Répondre
P
<br /> Faut pas t'en faire avec Bach et tout ça. De toute manière, d'ici quelques années, tu n'entendras plus rien. Alors qu'est que ça peut faire ... :-)<br /> <br /> <br />
Répondre