Cahier d’un retour de Chine – 1
La première chose que tu apprends, en débarquant à Pékin, est que, contrairement à ce qui se passe sous nos longitudes, un assemblage – aléatoire selon ta maigre compréhension de ces signes – d’idéogrammes n’indique pas toujours un restaurant chinois. En fait, après quelques vagabondages dans des immeubles entiers pleins de vendeurs de lunettes, tu te rends compte que les idéogrammes indiquent la plupart du temps tout à fait autre chose qu’un restaurant.
Non qu’il soit compliqué de trouver de la nourriture à Pékin, mais il est parfois assez difficile de savoir ce que l’on va manger. Tels légumes flottant paresseusement dans une soupe se révèleront être du gras de mouton, alors que telles brochettes de poulet seront en fait des brochettes de cartilage de poulet. Les dumplings sont parfois garnis de délicieuse viande de porc parfumée, et parfois d’autre chose – si tu en crois tes papilles.
Aucun doute, cependant, sur les brochettes de scorpion, puisque les petits insectes jaunes, embrochés vivants, se dandinent avec effervescence sur le bâton qui leur sert de pal pour attirer le chaland – les gros scorpions noirs, eux, n’ont pas cette chance : ils sont grillés aussitôt. Les étoiles de mer semblent, elles, mortes, un peu molles, et pour tout dire moyennement appétissantes. Les hippocampes se demandent ce qu’ils font là, et les scolopendres, après tout, n’ont que ce qu’ils méritent. Les lézards, quant à eux, la peau tendue sur leurs bâtons comme des base-jumpers, attendent de réaliser un vieux rêve en se jetant du haut d’un immeuble de la rue Wangfujing.
Un peu plus loin, deux hommes, à grand coups de maillets, aplatissent sur une barrique de fer une pâte de sucre et d’amandes ; d’autres aplatissent de petits oiseaux. D’autres encore vendent une sorte de gelée aux couleurs extraterrestres. Mais tu arrives tout de même à trouver de petites brochettes d’agneau, accompagnées de ce que tu crois être des frites – mais qui se révèleront être des bâtonnets de patate douce trempés dans un mélange de sucre et de piment.
Lorsque tu te promènes dans le marché de nuit de Donghuamen, c’est une odeur doucereuse qui domine – on peut la sentir dès le petit matin, lorsque le ciel est bas. Cependant, à certains coins de rue, une autre odeur t’assaille : une espèce de mélange entre du purin et un tas de viscères en décomposition. C’est une odeur que tu as déjà rencontrée, à Séoul par exemple, mais que tu avais réussi à occulter dans un coin reculé de tes hémisphères : celle du tofu puant. Une odeur qui, à elle seule, résume l’énorme fossé qui sépare Pékin de l’Europe. Les pékinois, ravis, se jettent sur l’odorant cube brunâtre alors que, telle une armée en déroute, tu passes ton chemin en courant, une main sur le nez.