Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

- 60 -

Par avance, tu tiens à présenter tout un tas de tes plus plates excuses à tes amis parisiens. Heureusement pour toi, ton faible lectorat diminue les risques que ceux-ci lisent ces lignes, mais tu as appris que l’on n’est jamais trop prudent. Il est évident que les lignes qui vont suivre, aussi cruelles et méchantes qu’elles soient, ne les concernent en aucun cas.

Paris est certainement la plus belle ville du monde ; tu te le dis souvent, alors que tu arpentes à pas lents les quais de l’Ile Saint Louis, avec en point de mire les flèches de Notre-Dame. A peine un peu plus loin, il t’arrive parfois d’aller t’asseoir tout au bout du square du Vert-Galant, où le soleil se couche en caressant gentiment les amoureux enlacés sur le Pont des Arts.

Dans le parc des Buttes-Chaumont, les oiseaux se croient un peu en Amazonie – on peut, après avoir emprunté la passerelle qui enjambe la rivière, y rester tard, si on sait où aller, dans un troquet sorti d’un film où Arletty aurait le premier rôle.

Dans cet est que d’aucuns voient comme « le vrai Paris », Oscar Wilde, à l’abri dans son vaisseau spatial, règne sur le Père-Lachaise. Plus au nord, les Abbesses ont un air de village provençal, tandis que le Mumbaï du Passage Brady semble lentement se réveiller sous les odeurs de cardamome et de curcuma d’une sieste tropicale, et les enfants des Tuileries sont si gentils, qui promènent au bout de leur bâton de beaux bateaux de bois sans avoir l’air de craindre que la vie et ses dents de faïence ne leur tombe dessus. Lorsque tu entreprends de monter vers la Butte, le matin depuis la rue Constance, les effluves de térébenthine te ramènent à ce temps, que les moins de vingt ans. Les chaises du Luxembourg sont lourdes et fraîches sous ton dos ; et les terrasses de Jaurès, de la Roquette ou d’Oberkampf clignotent de plaisir lorsque le soir arrive, et avec lui son heure joyeuse.

Lorsque, certains soirs, tu enfourches ton Vélib’ pour ta promenade postprandiale, tu ne peux t’empêcher, passant devant l’épine bleue de la Bastille, ou surgissant par la rue du Vieux-Colombier devant, ou plutôt légèrement sur la gauche de, la calme majesté de Saint-Sulpice, ou même croisant, sur le pont Alexandre-III, alors que tu fais face au dôme des Invalides, le regard de diamant de la Tour Eiffel, de ressentir au plus profond de ton être un frisson, une illumination, une eucharistie artistique et impie – comme si la transsubstantiation des âmes de tous les bâtisseurs de ces merveilles s’unissaient pour en célébrer la beauté.

Paris, alors, est la plus belle ville du monde.

Cependant, il est une condition à cela. Tel le loup-garou ne se transformant qu’à la pleine lune, tel le vampire ne sortant que la nuit, Paris, pour être vraiment Paris, a besoin d’un élément indispensable à sa métamorphose, un élément que l’on ne trouve qu’une fois l’an, au mois d’août : l’absence de parisiens.

Dès premier jour de septembre, les chauffeurs de taxi irascibles, les gens prêts à vous égorger pour une bousculade dans le métro, les boulangères mutiques et les serveurs hautains réintègrent la ville qu’ils avaient désertée, comme on met ses chaussons le soir, un peu trop grands et malgré tout troués au bout. Ils en reprennent possession, sans se douter le moins du monde que, tapie dans leur ombre maussade, Paris attend son heure.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article