Aujourd’hui, tu as enterré ton père.
A nouveau.
Tu ne sais pas si tu peux utiliser le verbe « réenterrer » ; ton traitement de texte le souligne en rouge, comme s’il était tout à fait impossible, inenvisageable, voire interdit d’enterrer quelqu’un à plusieurs reprises. Mais c’était pourtant de cela qu’il s’agissait.
S’il y a une supériorité de la mise en terre sur la crémation, c’est bien qu’il est beaucoup plus simple de changer le défunt de place – difficile de s’imaginer, à genoux dans la terre, essayant de ramasser l’oncle Alfred dispersé par mégarde sur le terrain de son voisin et pire ennemi, ou tout simplement sur les graviers pointus du parking du crématorium, lorsque l’urne a glissé du toit de ta voiture alors que tu cherchais tes clés – tu aurais tellement aimé à ce moment-là avoir cédé aux avances du vendeur qui, pour une somme assez modique en fait te proposait un système mains-libres – pour aller s’écraser par terre.
Alors que dans le cas d’un cercueil, il s’agit d’une opération assez simple, bien que fascinante à plusieurs points de vues.
Si l’on voulait résumer la situation, on pourrait dire que le caveau dans lequel jusqu’à présent reposait ton père n’était pas vraiment le sien ; et qu’une fois terminée, sa nouvelle demeure allait enfin pouvoir l’accueillir. Ce déménagement – puisque c’est un peu de cela qu’il s’agissait quand même – nécessitait l’intervention, outre d’un policier chargé de vérifier que personne sans doute ne se tirait en loucedé avec les poignées du cercueil, d’une équipe complète, rompue à de tels exercices qui, bien sûr, ne sont pas sans danger – personne n’a envie de voir le cercueil tomber par terre dans un moment tel que celui-là. Ceux qui étaient désignés en ce jour pour accomplir cette besogne étaient, tu allais bientôt t’en rendre compte, des orfèvres en la matière.
Tu ne sais pas s’il existe un titre de Meilleur Ouvrier de France pour ce qui est de ces choses-là, pas plus que tu ne connais le métier exact de ces hommes – sont-ils fossoyeurs, marbriers, ou plus simplement intérimaires ? mais ces types l’auraient largement mérité; à titre collectif d’abord, mais surtout pour l’un d’entre eux, une sorte de vieil hippie à catogan blanc, sec et nerveux comme un Indien mais sans doute descendant direct d’Hérodote qui, avec un génie tout Egyptien, une fois le cercueil bien au chaud dans sa maison neuve, s’est appliqué, un centimètre après l’autre, à remettre en place la lourde plaque de marbre à l’aide d’un petit échafaudage, de poutres rondes, de cales posées sous son pied-de-biche, et de pas mal d’huile de coude. Et tout cela sans jamais, même aux moments les plus tendus, où il œuvrait presque à l’horizontale lorsqu’il s’agissait d’enlever une à une les cales qui retenaient la plaque, nous faire l’offense de son sourire de plombier, qui aurait, tu dois le dire, été fort déplacé en ce lieu solennel. Son extraordinaire et minutieux travail enfin achevé, il s’est retiré sans un mot ; il aurait sans doute mérité des applaudissements, mais le lieu, avouons-le, ne s’y prête guère. Ils ne sont pas légion, les réenterrements où la foule se fend de tels débordements.
Par la suite, aux frottements du marbre sur le bois, aux grincements des tasseaux, aux légers ahanements de l’orfèvre, a succédé le bruit du vent entre les tombes, puis le vent est tombé, comme il le fait toujours, et pour tout dire le silence alors n’a plus été que du silence.