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tattoo retouche

Finalement, la vie est un peu comme le Pays de Galles.

 

Non qu’elle ressemble à ces villes minières, jetées d’alignements de maisons noires battues par un vent gris, où les patrons de pubs crachent sur l’effigie de la Reine sur les billets de 10, dont tu as le souvenir vague pour les avoir traversées plus de vingt ans en arrière au volant d’une Talbot Solara verte. Non, pas vraiment. La vie ressemble plutôt à l’équipe de rugby du Pays de Galles.

Dans tes jeunes années, l’équipe de rugby du Pays de Galles rassemblait, coiffés comme des Bee Gees, rouflaquettes au clair, quelques-uns des plus fins arrières de tous les temps, champions de l’évitement, aux noms de rock-stars : JPR et JJ Williams, Phil Bennett ou Gerald Davies. Tu te souviens du grand Chelem de 1978, où les maillots rouges immaculés avaient fait plier les bleus dans la finale du Tournoi. Tu ouvrais de grands yeux devant la télé couleur, et pendant quelques temps tu caressas le rêve de devenir JPR.

Aujourd’hui les arrières Gallois s’appellent North, Roberts ou Cuthbert, ils affichent plus de 100 kilos sur la balance, et ils n’évitent plus rien : ils rentrent dans le tas, camions survitaminés emplis de testostérone.

Comme la vie, en fait. Quarante ans durant, elle a fait son JPR, tournant autour de toi, sans vraiment te toucher plus que nécessaire – sans te faire trop mal. Maintenant, elle prend un plaisir certain à te rentrer en pleine face, puis, après avoir aidé à te relever – car la vie est fair-play – à te foncer dessus à nouveau.

Mais tu n’es pas exempt de ressources. Tu as donc décidé, depuis qu’elle t’emmerde, de contrer la vie.

Lorsque les gens te demandent – et ils le font souvent – pourquoi tu mets de l’encre sous ta peau, tu réponds en général que c’est pour faire joli. Pas que tu penses que tu es joli d’une quelconque manière – ou même que ton physique mérite la moindre considération – mais le côté esthétique, tout de même, est important pour toi. Le fait de voir ta peau s’orner de couleurs, de traits, de symboles, te sied. Tu aimes sentir, alors que tu lis le soir dans ton lit, la présence de ces zones plus sombres sur ta peau, tapies comme de petits animaux près de toi. Mais la vraie raison, la raison primordiale et prégnante, c’est que tu veux pouvoir, même si la vie te plaque façon rhinocéros à intervalles réguliers, avoir le contrôle sur au moins une partie de ta souffrance ; les tatouages dont tu enrichis tes membres te permettent cela. La douleur du dermographe, même si elle est parfois peu supportable, te donne l’impression, durant quelques heures, que tu es le patron de ta vie. Tu as la possibilité – même si tu ne le fais en général pas – d’avertir l’artiste que le calvaire est trop grand ; tu peux stopper tout cela, sur un simple geste de la main. Cette douleur, au moins, tu peux la maîtriser, la dominer même. Pour une fois, tu peux te montrer plus fort que la vie.

La symbolique du tatouage te touche assez peu : tu ne te fais pas encrer pour saluer un ami disparu, un changement de vie. Tu es plus, si l’on veut, dans une approche réactive : tu essaies de louvoyer, d’éviter la souffrance non voulue.

Le tatouage est ton JPR Williams personnel.

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