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Tes congénères, tu l’as maintes fois remarqué, ne brillent pas par leur mémoire infaillible, par leur exceptionnelle faculté de remembrance. On pourrait même les classer, selon les cas, dans la catégorie peu enviable des poissons rouges. Tu en as eu, pas plus tard que l’autre jour, un nouvel exemple particulièrement parlant.

Ton boss, ton patron, prenait, donc, l’autre jour sa retraite. Et, par la grâce d’un discours que certains, la larme encore incrustée à la paupière inférieure, qualifièrent de « particulièrement émouvant », ce beau parleur est parvenu à faire oublier qu’il n’avait été, pour la plupart d’entre vous, rien d’autre qu’un être malfaisant et obscène, vulgaire et arrogant, se transmuant tout soudain en Georges Abitbol, l’homme le plus classe du monde.

Dans ce discours au cours duquel, comme à son habitude, il n’a parlé que de lui, ce petit homme à l’agressivité légendaire a pris l’habit du sage, du Dalaï-lama de banlieue pourrait-on dire, allant jusqu’à déclarer, la Rolex sur le portefeuille, qu’il nous aimait. Il nous a dit, sans rire et les yeux dans les yeux, qu’après dix ans – dix ans ! – passés à gouverner, à tout donner à ton entreprise, il allait enfin pouvoir se reposer – alors que tu, comme les autres couillons, devras attendre tes quarante et un – et profiter de sa femme et de ses enfants.

Serait-ce l’image de ce couple parfait, s’étant immiscée dans le subconscient des collègues présents ce soir-là entre cacahuètes et mousseux au pot de départ – serait-ce cette main sur le cœur, serait-ce cet air apaisé – qui leur a fait instantanément oublier tout le reste ? Ces lunettes miroir sur le dock d’un yacht obligeamment prêté par l’un de ses amis, ces restaurants de luxe aux frais de la Princesse, ce « casse-toi pauvre con » adressé à un ouvrier de l’usine, sa proposition de karchériser certaine partie de l’Entreprise où traînaient un peu trop à son goût des travailleurs immigrés (des « racailles » selon ses mots), cette faculté à oublier le peuple pour se concentrer sur ses amis du Cercle, tout cela, d’un seul coup, a été balayé, relégué aux zones les plus éloignées de la mémoire collective. Des adversaires de toujours se sont mis à hocher la tête, murmurant des « il n’est pas si mauvais, au fond » ou des « finalement, c’était un chic type ». Pire encore, ce discours d’avant la remise officielle de la sacro-sainte canne à pêche a rendu celui que l’on qualifiait dans les couloirs il n’y a pas si longtemps encore de « croisement entre Roger Giquel et Monsieur Spock » beau. Une de tes collègues affirmait qu’il avait quelque chose ; une autre qu’elle n’aurait pas dit non, dans d’autres circonstances. Ce type, à la fois bas du front et rase-mottes, a réussi en dix minutes à se mettre tout le monde dans la poche ; un peu comme s’il savait exactement ce qu’il faut dire aux poissons rouges pour leur faire faire un tour de plus.

Heureusement – à ton avis par choix, tout simplement parce qu’il en avait marre de ce boulot – qu’il ne l’a pas fait avant, car sinon il y serait encore, à la tête de ton Entreprise. Et les mêmes qui aujourd’hui encensent sa dignité, son honnêteté, sa sagesse, auraient une belle gueule de bois.

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