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Depuis assez longtemps maintenant, tu marches en équilibre sur le « petit trottoir en surplomb d’un abîme » auquel Virginia Woolf compare la vie. Et pour dire vrai – cela ne surprendra pas les quelques êtres humains ayant lu les 52 chapitres précédents – tu n’y comprends toujours rien. Quelques fois, sous l’effet d’une drogue quelconque ou d’un romantisme déplacé, tu as cru apercevoir la lumière, mais elle s’est toujours éteinte juste avant que tu puisses voir ce qu’elle éclairait, les ombres qu’elle portait. Tu as depuis longtemps oublié les moments heureux de ton enfance, et, tous les matins, tu dois enjamber la mort qui t’attend, négligemment assise devant ta porte, lisant un vieux roman de gare, mâchouillant un cure-dents. Parfois, tu as l’impression, au milieu de la multitude grouillante, que tu as un peu plus de mille ans.

Tu as essayé, te semble-t-il, de toutes les manières possibles, avec toutes tes armes, aussi dérisoires soient-elles, de parler. Personne n’a semblé intéressé par tes gesticulations ridicules. Tu n’as jamais fait naître aucun sourire, aucune larme, sur aucune joue. Tu t’es, sans jamais vraiment te l’avouer, depuis longtemps résigné à n’être qu’un bouffon de bas étage, un entertainer de canapé, un écrivain de cagibi. Tu connais ta valeur ; sur l’échelle de Facebook, la seule valable à notre époque, elle est d’environ 4. Sur un milliard. Ça ne fait pas beaucoup, bien sûr. C’est très proche de zéro. La terrifiante, la vamiprique Marine a, elle, des centaines de milliers d’amis. C’est dire ta vacuité.

Ceci dit, écrire est en quelque sorte ta dernière gourmandise ; cela, même si les mots se tordent douloureusement sous tes doigts, comme s’ils étaient atteints d’une maladie incurable. Il est de plus en plus difficile pour toi de seulement les obliger à se suivre dans un ordre cohérent. Tes phrases sont comme des animaux éventrés au bord de l’autoroute, attendant que corbeaux, mouches et fourmis viennent prélever leur pitance. Leur estomac gonflé par la fermentation des gaz ne demande qu’à éclater ; et, au bout d’un moment, c’est bien ce qu’il fera. Alors, plus personne ne saura ce que tu veux vraiment dire, et tu n’auras plus qu’à serrer la main, et te faire oublier.

La vie, après tout, est une course que l’on est certain de terminer.

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