Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

- 52 -

La route était déserte et tu tremblais sous janvier. Il était deux heures du matin, tu avais un pneu crevé et aucune envie de le changer. Une espèce de bruine semblait davantage monter vers les nuages qu'en tomber, balayant le morne paysage capturé dans la lumière de tes phares, comme si un peintre avant-gardiste – ou peu inspiré, ou encore lucidement bourré – pissait sur son aquarelle. Tu donnais des coups de pied dans ton pneu sans en obtenir la moindre réaction.

Dans la lueur des phares, une improbable silhouette se découpa soudain. Les contours se précisèrent peu à peu, révélant un homme assez âgé, parfaitement rasé – ses joues brillaient comme si elles étaient en plastique – et qui semblait habiter dans ses vêtements fatigués comme dans un appartement trop grand. Alors que tu sortais ton cric et ta clé du coffre, il se planta devant toi :

– Besoin d'un coup de main ?

Pas très rassuré tout de même, ayant quand même lu presque tout Stephen King, tu serras davantage ta clé dans ta main, avant de répondre.

– C'est sympa de votre part, mais je vais me débrouiller, merci.

Il s'avança vers toi, balayant l'air de la main :

– Allons, allons, pas de chichi, je sais que tu n'en as pas envie, et moi ça ne me dérange pas du tout, au contraire. Sa main se tendit devant lui, alors qu'un grand sourire éclairait ses joues finalement pas si glabres. Je suis Dieu, au fait.

Presque malgré toi, tu saisis la main qu'il te tendait

– Euh... Enchanté. Dieu comme dans Dieu ?

Il se saisit du cric et de la clé, et commença à dévisser les écrous de la roue.

– Ouaip. Exactement. Pour te servir, mon fils.

– Mais, euh... Je sais que vous êtes censé être partout et tout ça, mais... pourquoi ici ?

Tout en soulevant la voiture, il répondit simplement :

– Ben, parce que c'est mon boulot, d'aider les gens.

Après quelques minutes dans le froid et la bruine à tourner autour de Dieu, qui continuait sa réparation comme s'il avait fait cela toute sa vie, tu osas enfin poser la question qui – comme disait ta grand-mère – te tarabustait :

– Euh... Veuillez m'excuser, mais... N'y a-t-il pas des gens qui ont... comment dire... davantage besoin de votre aide que moi ?

Dieu, sans se retourner, demanda :

– Comme qui, par exemple ?

– Je ne sais pas... Des gens qui meurent de faim, ou des malades, des victimes de catastrophes...

Dans une sorte de rugissement, Dieu se retourna, s'élèva lentement dans les airs, et, enveloppé d'une sorte d'aura lumineuse et noire à  la fois, lança :

– Ne me prends pas pour un magicien de pacotille !

Stupéfait devant l'allure de Dieu, tu ne pus t’empêcher de t’enthousiasmer :

– Waouh ! Géniale, l'imitation de Gandalf ! Même la barbe ! Comment vous faites ça ?

Dieu, d'un coup, parut légèrement épuisé. Il retomba au sol, s'appuya contre la portière de la voiture. Son abondante barbe grise lui faisait paraître un peu plus que son âge – ou sans doute un peu moins, te surpris-tu à penser.

– Tu sais, mon fils, la vie n'est pas facile. J'aimerais bien aider tout le monde, crois-moi... C'est juste qu'ils ne me laissent pas faire.

– "Ils" ? Qui ça, "ils" ?

Le regard de Dieu exprimait une très vieille fatigue :

– C'est une longue histoire... j'ai essayé, au début, je te promets. J'ai essayé, mais ils sont plus forts que moi, plus anciens, plus nombreux... Azatoth, en particulier. C'est lui, le plus dangereux. Le plus stupide, aussi. Dès que j'essayais d'aider, il envoyait Nyarlatothep tuer des centaines, des milliers de gens. La peste noire, l'incendie de Londres, à chaque fois que je voulais aider, à chaque fois... Yog-Sothoth me suit partout, partout, il doit être dans le coin, d’ailleurs.

Tu jetas un coup d’œil circulaire en frissonnant, assez peu enthousiaste à l’idée de faire sa connaissance. Dieu avait l'air maintenant complètement désespéré.

– Voilà pourquoi je me contente de changer les pneus crevés. J'ai terminé le tien, au fait.

Si tu avais cru en Lui, il t'aurait presque fait de la peine.

– Merci. Vous savez que je suis conscient qu'il s'agit d'un rêve ?

– Ça veut dire que je n’ai pas la moindre chance de te convaincre de mon existence ?

– Ben non.

– Et merde... dit-il avant de s'évanouir dans un nuage de fumée.

Tu repris le volant, après avoir vérifié que ton pneu avait été changé correctement. Pas de problème de ce côté-là ; Dieu avait fait du bon boulot.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article