Tu n’es pas plus fainéant qu’un autre. Quoique. Parfois, lorsque tu observes tes congénères sauter d’un pied sur l’autre, balancer leurs bras d’avant en arrière ou tourner sur eux-mêmes avec entrain, tu te poses la question. En fait, à y regarder de plus près, tu es certainement plus fainéant qu’un autre. Ce qui n’est dans ton esprit pas forcément un défaut. Les fainéants, pour ce que tu en sais, sont bien souvent des personnes agréables à vivre – du moins tant que l’on ne leur demande pas de faire la vaisselle. Pour aller plus loin, tu n’es pas loin de penser que les fainéants ont sans doute compris quelque chose que les actifs ignorent – ce qui paraphrase sans vergogne un célèbre philosophe Juif New Yorkais à lunettes, et prouve par là même définitivement ta fainéantise.
Un autre exemple de celle-ci est ta pratique régulière de l’art de la procrastination. Il n’est pas un jour, en effet, sans que tu ne remettes au lendemain telle ou telle chose désagréable. Cela, sans doute, te permettra, au jour de ta mort, de partir avec la satisfaction du devoir inaccompli.
Que l’on ne se méprenne : il ne s’agit pas ici de différer l’écriture d’un nouveau chapitre de ce blog – même si ton roman, qui attend patiemment de révolutionner l’écriture du XXIème siècle (après avoir manqué de peu le rendez-vous avec le XXème), pourrait s’inscrire en faux avec cet exemple (ce que, bien entendu, il ne saurait faire, sauf à être alors vraiment révolutionnaire), ni, si quelque hasard bienvenu t’eût permis d’avoir certain talent de cet acabit, de laisser de côté la composition d’une ambitieuse symphonie – ni même celle d’une inoffensive chanson. Il est simplement question de considérer l’ensemble des petites obligations de la vie quotidienne (sortir la poubelle, téléphoner à un type dont le fils a du mal à assimiler la différence entre une salle de classe et ses toilettes, payer une facture, aller voir un médecin qui risque de pratiquer par surprise quelque toucher rectal), et d’en rayer au moins une de cette liste. Juste pour avoir le plaisir de rester maître de ta vie.
Bien sûr, on pourra t’objecter que tu auras quand même, tôt où tard, à remplir cette obligation. En général, cette objection n’est pas dénuée de fondement. Mais, que les éboueurs se mettent en grève, que l’élève récalcitrant trouve un emploi de chef d’entreprise et renonce à ses études, que le médecin se voie contraint de renoncer pour quelque raison éthique qu’il serait inconvenant de relater dans ces lignes familiales à la pratique du toucher rectal, et c’est toute ta théorie de la procrastination qui se voit ainsi récompensée. Cela, tu dois le reconnaître, n’arrive pas très souvent ; mais la martingale mérite quand même d’être tentée.
Le paragraphe ci-dessus, évidemment, est la preuve vivante (pas vraiment vivante, entendons-nous bien, c’est juste une manière de filer la métaphore) qu’en plus de procrastiner, tu es également un adepte de la logorrhée, voire de la ratiocination – quoique tu ne saches pas vraiment dans quel ordre les classer sur l’échelle du capillotractage. Il ne manquerait plus qu’un onanisme chronique, et tu serais pour le coup entièrement couvert – manière de parler, là encore, et raccord avec le philosophe à lunettes du premier paragraphe.
Comme quoi, tu as beau être fainéant, tu ne l'es pas plus qu'un autre.