Leonard Cohen, "Going Home"
Lorsque le futur est mort, ce que tu as démontré dans le chapitre précédent, la modernité peut sembler dérisoire, voire inutile. Mais, partout où tes talons te portent, tout le monde n’a que ce mot à la bouche. « Je suis un homme moderne », te dit, au creux de l’aisselle, notre Président, tentant du bout le la langue de grappiller quelques voix, tandis que son adversaire est soupçonné d’être à la fois un candidat du passé et un fourbe (ce qui, selon Pytheas, constitue toutefois une qualité moderne). Tu peux pardonner à notre Président de n’être pas un familier de l’explorateur Grec. On ne peut pas tout savoir – même si, pour quelqu’un ayant été élu par des dizaines de millions de personnes, il pourrait sans doute en savoir un peu plus. La véritable question, celle que tu te poses lorsque tes douleurs dorsales te laissent le temps de ne pas t’apitoyer sur toi-même, est en fait celle de cette modernité tant recherchée. Quels en sont les signes, les représentants, les icônes, les symboles ? Et, plus que tout, qu’en a-t-on à foutre ?
Tu as déjà, ici où là, mentionné les goûts musicaux aléatoires de ta progéniture. Presque tout ce que tes filles écoutent semble au premier abord entièrement conçu pour te pousser à te jeter par la fenêtre. Mais, patiemment, tu es arrivé, serrant les dents et te concentrant sur un point situé loin, loin à l’intérieur de toi, à comprendre ce qui relie ces nombreuses abominations musicales – tu soupçonnes depuis longtemps Will.I.Am et ses sbires d’être une manifestation de Yog-Sothoth recherchant du fond de son exil un moyen de dévaster notre planète pour adoucir son ennui, et Shakira partage de toute évidence avec Shub-Niggurath plus que son nom et sa voix caprine.
Ce qui les relie, donc, ces milliardaires de la soupe : la « modernité ». Qui, pour le coup, se traduit surtout par l’emploi abusif d’un très intéressant artifice, l’Autotune®, permettant, entre autre, de faire croire que les gens qui, donc, chantent comme des chèvres, ont une voix de rêve. L’Autotune®, accessoirement, donne aussi aux chanteurs une sorte de voix de robot particulièrement désagréable, dont l’effet, omniprésent chez à peu près tous les chanteurs « modernes », est, selon ta fille, « à la mode ». Ce qui en dit long sur la capacité de ces gens-là à transformer un handicap en avantage, et n’augure rien de bon pour la suite.
Après ta séance obligatoire – au nom du dialogue intergénérationnel – de musique de cet acabit, tu te plonges, dans la minuscule pénombre de ton bureau, dans d’autres voix, moins « modernes » peut-être, mais qui ont l’immense avantage d’être produites par des êtres humains, sans doute imparfaits, mais ô combien plus proches de toi – non sans te demander, d’ailleurs si le terme de « musique » peut vraiment s’appliquer à la fois à Leonard Cohen et à T-Pain le bien nommé – écoutez l’Autotune® sur son « 5 o’clock », si vous voulez avoir une idée de ce dont je parle.
Puis, une fois que vous aurez fini de pleurer, revenez parler avec Leonard, peut-être un bouquin de Bukowski entre les mains pour faire passer la mort. Demandez-vous combien Charles a de followers – Marc Levy en a 4 474. Demandez-vous qui est « moderne ». Et, en lisant Bukowski, en écoutant Cohen, rappelez-vous que les vrais artistes, au moins, nous rendent un peu moins cons.