La pluie qui tombe depuis plusieurs heures a commencé à effacer les contours des constructions alentour. Quelqu’un traverse la cour en courant, un cartable au-dessus de sa tête ; on dirait qu’il s’est lancé lui-même pour jouer aux ricochets. Arrivé dans le bâtiment, il s’ébroue et des gouttes fusent en tous sens autour de lui. Il pénètre dans la salle des profs, où tes collègues ont l’air assez triste, dans l’ensemble ; tu ne peux pas nier que cela te fait assez chaud au cœur même si, bien sûr, ce n’est plus qu’une manière de parler. Tu en surprends un ou deux, dans un coin de la salle, écrasant une larme. Tu apprends incidemment que ton bouquet a coûté cent quarante-cinq euros et cinquante centimes, ce qui, compte tenu de la crise – et de ce qui va advenir dudit bouquet – te paraît pas mal du tout. Même s’ils auraient pu monter jusqu’à deux cents.
Après un moment, tout le monde se dirige lentement vers la sortie. La plupart des personnes est habillée de noir, même si aucune instruction n'a été donnée dans ce sens. Les traditions ont la vie dure. Une chose est sûre : tu seras le seul au sec.
Tu aurais voulu un cortège tiré par des chevaux, mais tu n’as pas eu le temps de t’en occuper, ayant succombé trop rapidement à tes blessures. Tu ne sais même pas si cela existe encore ; un cortège tiré par des chevaux, de nos jours, cela fait plutôt excentrique, mais comme ta fille fait de l’équitation, si tu avais eu le temps, tu aurais peut-être pu t’en occuper. Si ça se trouve, on t’aurait fait un bon prix. De toute façon, un cortège, pour une crémation sans cérémonie religieuse, c’est tout de même assez ridicule ; à moins d’entrer dans le four directement avec les chevaux, ce qui aurait, il faut l’avouer, pas mal de classe, mais qui ne te ferait pas très bien voir du club d’équitation de ta fille.
C’est un inconvénient mineur, après tout. Tu aurais pu choisir une autre mort, plus lente, mais la situation aurait été alors encore plus désagréable ; il y aurait eu les couches, la mauvaise haleine, les escarres. Il y aurait eu la dégénérescence de tes facultés mentales qui, si elles n’ont jamais été brillantes, te permettaient quand même de faire face avec une certaine facilité à la plupart des situations de la vie courante. On aurait aussi pu te retrouver, le pantalon sur les chevilles, la tête dans la cuvette, saisi par une crise cardiaque alors que tu étais en train de pisser. Non, définitivement, malgré l’inconvénient du choix du cortège, tu préfères avoir choisi cette mort, soudaine certes, mais somme toute assez satisfaisante pour ton amour-propre. Après tout, tu as bien failli t’en sortir, de cet incendie qui a ravagé ta salle de classe ; t’étant assuré que plus aucun de tes élèves n’était en danger, tu étais à quelques centimètres de la porte lorsque cette poutre s’est abattue sur toi. Si tu n’avais pas sauvé le jeune Kevin, qui cherchait son téléphone mobile par terre au mépris de toutes les consignes de sécurité – il s’en voudra sans doute toute sa vie, et tu dois te renseigner pour connaître les modalités exactes qui te permettront de venir le hanter de temps en temps – tu serais certainement encore en vie ; d’un autre côté, tu ne serais pas un héros. Non que tu aimes particulièrement les statues, mais au moins est-ce une manière relativement facile de passer à la postérité, lorsqu’on n’est pas un bon écrivain. Sans compter que, si l’on regarde le côté pratique des choses, mourir dans un incendie permet d’économiser pas mal de temps – et d’argent – sur la crémation, le boulot étant à moitié fait.
Ceci dit, pour ta vraie mort, tu préfères quand même qu’elle ait lieu le plus tard possible. Encore une chose qui te sépare des grands artistes : tu es trop terrifié par la mort pour vraiment jouer avec elle.