L’autre jour, c’était. Pas plus tard que l’autre jour. Comme d’habitude pendant les fêtes – comme tout le monde pendant les fêtes – tu occupais tranquillement ton temps libre à grossir à coup de foie gras et d’alcool, lorsque ta Madeleine personnelle s’est pointée en loucedé.
Tu as déjà parlé de ton estomac. Ou pas, d’ailleurs. Peu importe ; depuis quelque temps, il y a du nouveau de ce côté-là. Depuis quelque temps, ton estomac t’inquiète. Tous les soirs, alors que tu es benoîtement allongé dans ton lit, ton livre électronique à la main, car tu lis depuis plusieurs années maintenant sur un livre électronique, tu trouves cela plus pratique et plus conforme à la nature boulimique de tes lectures, cela t’évite de te relever inopinément pour aller chercher un nouveau bouquin parce que tu as fini le précédent, mais le sujet n’est pas là, donc avec à la main ton livre électronique tu es sur ton lit, benoîtement allongé, et, tous les soirs, au moment précis où tu éteins ton livre – car un livre électronique on l’éteint plus qu’on ne le ferme – et où tu te lèves pour aller boire un verre d’eau, uriner ou sauter à la corde, bref ce que tu fais lorsque tu te lèves de ton lit tous les soirs au moment où tu éteins ton livre, ton estomac te fait sentir son mécontentement par des sortes de remontées acides – tu les appelles comme cela parce que tu sais que les remontées acides existent, mais au fond tu ne sais pas vraiment si ce sont des remontées et si elles sont, au cas où c’en sont, acides – qui te procurent une sorte de nausée qui, si elle se dissipe assez rapidement, reste tout de même plutôt désagréable. Tu as bien sûr vérifié, en relisant un Brautigan, que la nausée n’était pas proportionnelle à la qualité du livre ; effectivement, elle ne l’est pas. Quel que soit le bouquin, la nausée post-lecture demeure.
Dans tes bons moments, tu te persuades qu’il s’agit simplement de remontées acides – tu ne peux toutefois pas occulter le fait qu’elles sont certainement liées à l’âge qui te grignote – mais, dans tes moments plus tendus, tu entrevois à leur travers un début sans doute d’ulcère, possiblement de péritonite, éventuellement de cancer de l’estomac. Quoi qu’il en soit, tu attends bien sûr de te retrouver étalé un soir sur le sol de ta salle de bains – sur lequel tu as installé, sans trop savoir pourquoi, un tapis en pierre, que tu imagines dur et froid sous ta tête convulsée et baveuse – avant de consulter.
Mais, l’autre soir, alors que tes nausées dessinaient un vilain rictus sur tes lèvres, tu t’es tourné vers une trousse de toilette inconnue – appartenant en fait à un membre de la famille que vous receviez entre les fêtes – où tu as aperçu une boîte de Rennie©. Et lorsque, tenaillé par un vague sentiment de honte à l’idée que l’on puisse penser que tu avais fouillé dans la trousse, tu as posé le cachet sur ta langue, tu as immédiatement basculé.
Au fur et à mesure que le cachet carré se désagrégeait dans ta bouche, tu te sentais empli par un délicieux plaisir, comme si, ayant marché des heures dans la nuit et le froid, tu entrais dans une pièce où brûle un feu de cheminée, et que la peau de ton visage, au contact de la chaleur, se mettait à revivre, à se craqueler presque. Chaque particule de Rennie© fondant sur ta langue, éclatant entre tes dents, était un feu d’artifice, un maelström d’émotions animales, un mystérieux typhon. Partagé entre l’envie de goûter à tout cela en un instant et celle de faire durer le moment, tu essayais tant bien que mal de retrouver l’origine d’un tel cataclysme émotionnel, jusqu’à ce que le cachet et son goût, disparus dans ta gorge et descendant jusqu’à ton estomac pour y faire leur office, ne soient plus que de nouveaux souvenirs.
Résistant à l’envie d’en prendre un second – autant par peur de dépasser la posologie que parce que tu pressens vaguement que la sensation serait moins forte – tu tressaillis, fermes les yeux, attentif au subtil changement qui se produit en toi ; tu sais bien que la puissance de ce sentiment, la puissance de cette joie puisqu’il faut bien ainsi la nommer, dépasse de loin l’effet du médicament. En vain, tu essaie de mettre un nom, une date, un endroit, sur ce qui a pu produire tout cela. Tu essaie de remonter en pensée jusqu’au premier contact du petit cachet avec ta langue, tu te revois le sortant délicatement de son fin emballage d’aluminium, puis le portant à ta bouche, et tu ressens cette explosion d’images que le seul fait de poser ce cachet sur ta langue a provoqué.
D’un coup, le souvenir t’est apparu. Tu t’es retrouvé, enfant, amenant avec ton grand-père les vaches au pré. Tu le revis, fouillant dans la poche de sa veste, en tirant le même petit cachet, le coupant en deux, puis en glissant une moitié dans ta main, avec un clin d’œil et le doigt sur sa bouche. Ce Rennie©, c’était le secret de ton grand-père, la petite gourmandise qu’il s’offrait tous les jours, en cachette de ta grand-mère. Le goût, la texture bizarre, à la fois râpeuse et douce, tout te ramenait vers ces routes de ton enfance, baignées du soleil de juillet, où, joyeusement, tu évitais les ornières à vélo, les taches blanches et noires du labri de ton grand-père volant autour de toi. Tout cela t’était sorti de l’esprit, ou plutôt s’y était endormi, n’attendant pour se réveiller qu’un petit carré blanc.
Le lendemain te vit te précipitant à la pharmacie, pensant faire le plein de tous ces médicaments – Lysopaïne©, Solutricine©, et même ces affreux granulés de charbon qui crissaient sous la dent et te donnaient toujours l’impression de manger du goudron – que tu prenais dans ton enfance. Mais tu t’es contenté d’une grosse boîte de Rennie© ; au pharmacien qui te demandait lequel tu voulais, tu as simplement répondu : « Celui de mon grand-père ».