D’autres fois, il t’arrive de te comporter comme si tout cela n’était qu’un sale rêve. Comme si tout, absolument tout, pouvait être aboli, recréé, revécu, repétri recraché retouché avec des doigts neufs, de longs doigts métalliques d’animal incréé, contrevenant sans difficulté aux lois élémentaires de la physique. Cela ne dure pas, bien sûr, car cela ne dure pas. Après un moment à flotter dans ces limbes, à te repaître de ta propre vision, toujours tu te retrouves empêtré, enturbanné, enfiché dans le serpent de la routine, tandis que le canard de la liberté, aux ailes légèrement plus fines qu’une pierre tombale, s’échappe de ton œil broussailleux riant verticalement.
D’autres fois encore tu vois tu crois imagines que tu tournes inlassablement sur toi-même attendant dans le noir qu’une porte s’ouvre tout d’un coup sur quelque chose quelque chose mais même si les drapeaux claquent dans le pare-brise elle reste close même si parfois mais seulement parfois d’un seul coup d’un seul elle s’ouvre mais alors la seule quelque chose qui en sort s’en extirpe se meut est une espèce de gros mille-pattes brillant et presque humain presque humain qui se tord sur l’asphalte comme un grand brûlé au visage urubu et qui se jette avec ses yeux ses boyaux ses membres invisibles ses vers contre les murs alors que tu tournes toujours à t’en faire claquer les veines mais soudain tu prends conscience que tu es inexorablement invariablement infiniment immobile comme un théorème et que ricanant silencieux le grand urubu du temps rouge tournoie autour de toi verdâtre et même un peu gluant comme s’il sortait de son propre abdomen alors que ton enfance se fait la malle sur ses jambes de verre et que tu essaies de la suivre à genoux de laine de fil de flanelle mais tu le sais ton corps déjà est en pleine déliquescence et tu as du mal à ne pas le vomir à le retenir de tes maigres forces et lorsque cela se calme enfin tu te sens plus faible que la faiblesse même comme si l’urubu avait aspiré de son bec imberbe de ses narines perforées ton être profond si profond que les extrémités s’en rejoignent.
D’autres fois encore mais d’autres fois seulement c’est juste le silence et en même temps le grouillement de la masse des innumerables, et ces fois-là tu sais tu sens que tu touches à quelque chose que tu enfonces tes yeux dans l’énorme tumeur difforme de ton futur mais tu n’as pas peur car ton futur est celui de tous, de ces innumerables qui tournent autour de toi et picorent ce qui te reste d’yeux ce qui te reste de vie qui seconde après l’autre se dilue comme le goutte-à-goutte d’une blanche chambre inondée du soleil des justes nuits alors que de l’autre côté de la vitre s’envolent urubus les avions vers les autres mondes que jamais tu ne sauras car jamais tu le sais tu ne sauras te dépêtrer te déturbanner te déficher du serpent de la routine pour suivre urubu les autres ombres de soie qui te font signe t’appellent te laissent pourtant dans ton désert ton silence ta propre ombre solitaire et incandescente et tellement tellement vide