Indubitablement, la moitié de ta vie est écoulée. La meilleure moitié sans doute – celle, en tout cas, qui n’a pas la mort pour fin. Si tu suis les traces paternelles, il se peut même que tu n’aies guère plus qu’un quart de siècle à marcher sur cette terre, alors que tu en as déjà, depuis tes premiers pas, passé presque un la moitié d’un à l’arpenter.
Tu es né au lendemain d’un embryon de révolution, qui – comme la guerre qui l’a précédée et au cours de laquelle ton père a reçu, à quelques centaines de mètres d’un champignon nucléaire censé démontrer la maîtrise de l’Armée Française, les gènes de la maladie qui allait l’emporter cinquante ans plus tard, l’Armée Française, dans sa grande bonté, n’ayant bien sûr jamais voulu le reconnaître – n’a jamais porté son nom, et n’a abouti à rien de spécial. Au cours de ces événements, de jeunes exaltés prônaient, outre l’amour libre et décomplexé, le retour à la nature, la fin des cadences infernales et le bonheur pour tous. Quarante-trois ans plus tard, leurs petits-enfants indignés se rassemblent devant les Bourses du monde pour demander à peu près la même chose, pendant que les Marchés, derrière l’écran de fumée de leurs Romeo Y Julieta, rigolent doucement aux gestes des gouvernants qui les chatouillent sous les boules.
Que s’est-il passé durant ces quarante-trois ans ? Pour résumer, les types qui produisent du pétrole ont réalisé qu’ils pouvaient le vendre plus cher, puis ceux qui vendent des chaussures, des armes ou des jouets ont réalisé dans la foulée qu’ils pouvaient les faire fabriquer par des enfants en Thaïlande pour un prix de revient infiniment moins élevé tout en ne baissant pas leur prix de vente, puis les banquiers se sont dit « hé, pourquoi pas avoir notre part du gâteau ? » et ont commencé à faire des placements sur les fabricants de chaussures, d’armes et de jouets avec l’argent des types qui essayaient de s’en sortir tant bien que mal avec leur misérable salaire (on leur avait promis qu’ils gagneraient davantage, mais il n’a pas été possible, pour des raisons techniques*, de tenir cette promesse), et puis les Etats, dont les gouvernants sont les cousins des banquiers, des fabricants de chaussures, d’armes et de jouets et des producteurs de pétrole, ont commencé à faire pareil, et c’est là que tout a mal tourné. Le gros château de cartes s’est doucement effondré, sous les yeux sévères de Monsieur Fitch et de ses amis, au point qu’on se demande s’il ne va bientôt pas falloir fermer des pays et licencier tous leurs citoyens.
Dès lors, les options sont minimes. Les gouvernants, bien sûr, ne peuvent rien faire d’autre que d’essayer de s’en tirer en acceptant les conditions des Marchés ; ils sont humains, après tout. Quant à tous ceux qui ne gouvernent pas, il sera bientôt temps pour eux de revenir au jardinage. Les banquiers, privés de l’argent gratuit qui était depuis des années leur fonds de commerce, dépériront doucement et cesseront d’acheter des chaussures, des armes et des jouets, et même d’utiliser leur voiture. Et alors, peut-être, le monde arrêtera de courir en tous sens comme un poulet sans tête, et que les quarante-trois ans (avec un peu de chance) qu’il te reste ne se passeront pas dans l’angoisse de savoir ce que vont devenir tes enfants.
*les raisons techniques étant, dans la plupart des cas, que les actionnaires ont préféré avoir plus d’argent pour eux qu’en donner aux salariés.