Il faut passer par un trou dans la haie ; un petit trou, sur lequel les branches se sont refermées, presque invisible du jardin. Mais tu as tellement l’habitude que tu y entres sans ralentir le pas, récoltant sur tes bras et tes jambes quelques égratignures. De là, tu débouches sur le chemin. C’est un chemin secret, qui prend sa source quelque part au fond de ton imaginaire. L’arceau des arbres au-dessus de toi protège le chemin du soleil, du bruit et des autres enfants ; des oiseaux aussi, buses et milans qui tournent sans relâche, poussant parfois de petits piaillements exaspérés.
Tu marches longtemps sur le chemin, qui épouse nonchalamment les creux et bosses du piémont ; au bout, enfin, vient le tunnel. Ce n’est pas un tunnel maléfique, sombre et étroit, où des créatures visqueuses et aveugles glissent avec un petit bruit à la limite de l’audible le long des parois suintantes. C’est un tunnel presque aimable, où les racines percent au travers des roches moussues. Du lierre pend de l’entrée tel un juge qui aurait mal tourné, l’air un peu désolé. Là encore, tu ne ralentis nullement ton pas, même si tu as depuis un instant l’impression que c’est le temps qui n’a plus la bonne vitesse. Un peu comme un 45-tours que l’on passe en 33, pour s’amuser. Tu écartes d’un bras la cascade de lierre, et tu t’avances dans le tunnel. Dès le début, l’arc de cercle de lumière à l’autre bout imprime ta rétine, comme s’il était plus chaud, plus vivant. C’est là que tu vas ; tu sais ce qui t’attend de l’autre côté, et ton cœur bat plus fort.
Petit à petit, l’arc de cercle grossit ; bientôt tu seras au bout du tunnel. Les bruits de la vie ont disparu ; tu as l’impression de te mouvoir dans une grande machine à remplir les ours en peluche. Tes jambes se font lourdes, tu as du mal à les décoller du sol. Tout ton corps semble aspiré par la machine, avec le coton qu’elle envoie dans les ours. Pourtant, tu n’as toujours pas peur ; tu sais que tu vas bientôt sortir. Et, presque aussitôt, la machine te relâche et tu sors.
Après le tunnel, tu restes quelques instants sans bouger, aveuglé par la lumière. C’est une lumière de soleil couchant, qui donne à la terre une note d’or nacré. Tu te remets en route ; plus que quelques mètres, en légère montée, et tu y es ; tes yeux s’habituent doucement, et tu peux enfin contempler ce pourquoi tu as fait ce chemin.
C’est un lac, un simple lac aux eaux turquoise. De l’endroit où tu te situes, un peu au-dessus de la berge, tu ne peux pas apercevoir l’autre rive ; pourtant tu sais que c’est un lac, et pas la mer. La couleur de l’eau, légèrement laiteuse, sans doute, te le fait comprendre. Le fait qu’il n’y ait pas le moindre clapotis, pas le moindre remous, pas la plus petite vague, aussi. Pas de bruit, pas d’oiseaux ; aucun poisson ne saute de l’eau pour attraper aucun insecte. Tu mets ta main devant tes yeux, tu remues un peu les doigts : juste pour voir si, au milieu de tout ce paysage immobile, tu peux encore bouger.
Tu restes là, à regarder ce lac, et une paix intérieure de la taille d’un grain de raisin se forme à l’intérieur de ta tête. Très vite, le grain de raisin devient abricot, pêche, pomme, puis grossit jusqu’à la taille approximative d’une très grosse citrouille. Bizarrement, cette citrouille dans ton cerveau, faite de paix et de lumière, ne t’ennuie pas du tout ; elle te rend même un peu plus léger. Puis, d’un coup, comme si elle avait senti la bêche ou le sécateur qui allait l’arracher du sol, la citrouille redevient ananas, poire, groseille, et elle disparaît comme elle était venue.
Toi aussi, tu sens quelque chose. Tout d’abord, c’est comme un bourdonnement à l’intérieur de toi ; puis le bruit enfle, les remous agitent la surface. Un vol d’étourneaux s’ébroue d’un arbre derrière toi et se met à dessiner dans le ciel des motifs compliqués ; comme un banc de sardines. Enfin, le bruit s’éclaircit, pénètre tes oreilles ; c’est ta mère qui t’appelles pour que tu te réveilles.
Il y a bien longtemps que ta mère ne te réveille plus le matin ; pourtant, l’autre jour, sans prévenir, un peu comme une envie de rêver, le souvenir de ce lac où, presque toutes les nuits de ton enfance, tu partais te réfugier du monde t’es revenu ; tu as bien essayé d’y retourner, la nuit suivante, mais tu n’as pas pu ; du moins, tu ne t’en souviens plus. Sans doute était-ce un endroit réservé à l’enfant que tu étais alors ; et peut-être n’est-ce pas plus mal comme ça.