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Parfois, tu bois du bon vin ; ta cave est pleine de bouteilles achetées lorsque tu étais étudiant, et que le vin n’était pas encore une denrée réservée aux spéculateurs. Il t’arrive donc de temps en temps d’ouvrir un Saint-Julien de 1989, sans penser à sa valeur en bourse – associer la bourse et le vin t’en gâcherait sans doute le goût. De plus, le Saint-Julien, le Gruaud-Larose en particulier, était le vin favori de ton père ; vous l’aviez découvert ensemble au mitan des eighties, et, depuis, il en achetait quelquefois, et, dans les grandes occasions en ouvrait religieusement une bouteille. Même le plus rapace, le plus insensible des traders aurait du mal, sachant cela, à faire le calcul. Tu l’espères, du moins.

Ayant donc englouti des centaines d’euros dans ton gosier qui, le bougre, ne s’en rend même pas compte, tu te contentes d’apprécier la valeur gustative du vin.

Cela te suffit en général pour tourner romantique. Le bon vin te fait verser des larmes ; le bon vin te fait sentir la pauvreté, la vacuité de ta vie, qu’il livre incontinent à l’incontinence émotionnelle, que tu ne peux réfréner, qui te submerge telle, aurait dit Zola, pas avare d’incontinence, lui, verbale, une vague énorme.

Si tu cites Zola, c’est parce qu’il est le plus facile à citer après deux bouteilles de Gruaud-Larose 1989. D’autres écrivains, bien plus importants que lui, ne se laissent pas attraper aussi aisément. En revanche, après deux bouteilles de Gruaud-Larose 1989, il devient extrêmement aisé de laisser libre cours à ce, donc, romantisme que tu réfrènes la plupart du temps, un peu comme on empêche un enfant d’aller sur la route nationale avec son nouveau tricycle, ou plutôt comme on évite de sortir de chez soi alors qu’au dehors la tempête gronde telle une baleine en furie, que le vent arrache les toits et les poteaux télégraphiques et les emporte, avec, accrochés aux poteaux tels des arapèdes, quelques postiers en ciré jaune à travers les campagnes, les mers et les continents avant de délicatement les déposer sur la place d’un petit village de la Cordillère des Andes, où leurs cirés jaunes font sensation parmi les ponchos colorés des indiens.

Chez toi, bien sûr, ce romantisme passe avant tout par la musique. Après deux bouteilles de Gruaud-Larose 1989, tu saisis donc ta progéniture, du moins celle qui n’a pas fui devant la montée de tes sentiments, celle qui a encore soif de découverte, celle qui n’est pas blasée derrière ses écouteurs avec une reprise de « It ain’t Me Babe » par Never Shout Never (parce que, ce type, Dylan, il a une voix trop chelou, l’autre chante mieux, et en plus il est beau), et tu lui sers tout de go un discours sur les musiciens, les artistes, les vrais ; tu danses avec elle – toi qui jamais ne danses – un slow sur « Parisienne Walkways », prenant son bras pour un manche de guitare pendant le chorus pour lui faire ressentir cette note qui n’en finit pas et va se perdre comme un oiseau rouge et doré dans les cintres du théâtre, tu lui parles de Gary Moore et de Phil Lynott, qui te manquent comme des amis qu’ils auraient pu être, en écoutant « Black Rose » et ses envolées celtiques, tu racontes comment tu as peint le visage de Phil sur le mur de ta chambre, tu lui promets que tu l’emmèneras voir sa statue sur Grafton Street, et tu finis sur « Johnny Boy », l’émouvant hommage de Gary à Phil, qui te laisse en larmes au milieu de la nuit. Tu te sens con, alors, plus con que Zola pour tout dire, mais de temps en temps tu te dis que ça ne peut pas faire de mal.

Le lendemain, alors que, la bouche légèrement pâteuse et la tête dans un endroit où elle n’a a priori pas grand-chose à faire, tu te lèves péniblement, ta fille te demande un autre slow. Un jour, elle comprendra, te dis-tu. Elle est sur le chemin ; un jour, elle comprendra.

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