Tu dois l’avouer, tu as un faible pour la rentrée.
Ou plutôt, la rentrée te rend faible.
Devant la tâche qui, dix mois durant, sera la tienne, tu te sens approximativement aussi gaillard qu’un actionnaire majoritaire de hedgefund sommé par sa jeune épouse de l’honorer sur le champ au lieu de regarder Derrick.
Pourtant, la rentrée ne manque pas d’attraits. Tout d’abord, la découverte d’une nouvelle fournée d’adolescents peut avoir du bon, surtout lorsque, dans le lot, se trouvent des spécimens dont les prétentions dentaires, capillaires, ou vestimentaires sont particulièrement remarquables. Puis, les premiers cours de l’année sont tout de même les seuls où l’on peut, durant quelques précieuses minutes, apprécier une salle de classe à la fois pleine et silencieuse. Ce miracle ne se reproduira plus avant la rentrée prochaine, tu le sais et tu essaies d’en profiter au maximum. Les récits des vacances de tes collègues, que tu les aimes ou non, sont aussi bien souvent hilarants.
Mais ce qui caractérise avant tout la rentrée, c’est ce qu’un cuisinier en mal d’inspiration appellerait sans doute « sa farandole de réunions ». Il est un constat qui n’évolue guère au fil des années : chaque responsable, chaque membre éminent de l’équipe de direction, en chaque début d’année, avertit le peuple, avec la même gravité que s’il démentait être atteint de sénilité précoce, qu’il ne souffre en aucun cas de réunionnite aigüe, avant de présenter le programme des jours suivants, invariablement emplis de tous types de réunions, toutes plus passionnantes et indispensables les unes que les autres. La première d’entre elles est toujours la meilleure : il s’agit du conseil d’enseignement, qui a déjà été effectué avant les vacances, mais que, au cas sans doute où l’un des collègues serait resté prisonnier de pirates Somaliens au cours des vacances et aurait été remplacé par un plombier Polonais, ou aurait subitement perdu la mémoire, l’on s’empresse de recommencer. Les suivantes sont consacrées à la mise en place des nouveaux jouets ministériels, connus surtout par leurs acronymes militaires (PPCP, TPE, AP…) en général fort jolis sur le papier mais dont il apparaît très vite (au bout d’un petit quart d’heure en général) qu’ils sont totalement inapplicables pour la bonne raison qu’il y a environ cinq fois trop d’élèves (ou cinq fois pas assez d’enseignants) pour que cela fonctionne correctement ; les heures interminables qui s’ensuivent ont donc uniquement pour but d’essayer de faire entrer au chausse-pied la patte d’un éléphant dans des ballerines taille 34.
Durant ces réunions, tu as tout loisir d’observer les différents comportements des collègues : qui expédie un peu de travail personnel, qui essaie de maintenir un semblant d’ordre, qui donne l’impression de travailler sans jamais rien faire, qui se démène pour trouver une solution comme si sa vie en dépendait ou qui, tout simplement, survole tout cela avec un léger sourire un peu narquois. En général, tout cela se termine fort tard, sans qu’aucune avancée n’ait été faite. Mais le lendemain prévoit une autre réunion sur le même thème ; nul doute que, durant la nuit, un esprit plus aiguisé que le tien aura entrevu la lumière et qu’il viendra vous la donner comme une pêche juteuse sur un plateau d’or fin. Le ministre pourra souffler dans ses draps d’organdi : cette année encore, grâce à l’abondance des réunions, sa vision pourra être colportée au plus grand nombre sans que personne, sauf quelques vieux barbus à sandales allemandes, n’y trouve à redire.