C’est l’été ; du moins si l’on en croit le calendrier. Tu dois donc oublier pour un instant la famine, la sécheresse, les accidents nucléaires, la pollution industrielle en Chine, les bonus des traders, les dividendes des actionnaires (même si tu ne peux pas vraiment t’empêcher de te mettre dans la peau de l’ouvrier qui fabrique, disons, des volets roulants, pour le salaire minimum, qui apprend que l’actionnaire principal de son entreprise a touché cette année, disons, 27 millions d’euros de dividendes, juste en étant actionnaire – et ce n’est qu’un petit exemple, c’est l’été) ou les émissions de télé-réalité de TF1. Mais, même en faisant abstraction, non sans mal, de ces catastrophes, tu n’as aucun mal à voir que le monde ne tourne pas tout à fait rond, en été.
De plus en plus, tu reçois des courriers électroniques portant la mention « envoyé de mon iPhone ». En général, l’endroit où l’on se trouve lorsqu’on envoie un e-mail importe peu – tu n’as jamais vu de message portant la mention « envoyé de mes cabinets ». Pourquoi tous ces gens éprouvent-ils donc le besoin de le préciser ? Cela signifie-t-il que les gens qui envoient ces messages sont prisonniers de leur appareil téléphonique ? Peut-être sont-ils, comme dans un film de Cronenberg, devenus partie de la machine ? Dois-tu appeler la police ? Mener une enquête ? Depuis toujours, tu considères Apple®, dont les actionnaires voient sans doute 27 millions d’euros comme de la roupie de sansonnet, comme une marque dont on doit se méfier. Tu es peut-être, grâce à ces messages, arrivé au point où tu vas pouvoir démontrer que les possesseurs d’iPhones, tels des zombies, sont manipulés par leurs appareils afin de servir Steve Jobs et ses complices, nouveaux Lex Luthors, qui visent à mettre le grappin sur la planète. Leur but ultime est certainement d’équiper d’iPhones les fashionistas du monde entier, puis, à travers un signal donné, de les faire converger chez Colette – dont le sous-sol contient un immaculé bloc opératoire – afin de leur greffer un processeur Apple® double cœur, puis de les relâcher dans la nature où ils feront la promotion incessante des produits de la marque et achèteront TOUTES les nouvelles versions de leurs produits. Si cela s’avère, il est déjà trop tard : des dizaines de personnes, dont ta propre fille, qui est allée chez Colette l’an dernier, te bassinent à longueur de journée sur la supériorité de ces types. Ce que tu as sous les yeux, en cet été humide comme la culotte de Paris Hilton lorsqu’elle reçoit son nouvel iPad, c’est bel et bien la fin du monde tel que tu le connaissais. Seuls quelques irréductibles, les yeux dans le vague ou fixés sur leur Nokia®, sanglotent doucement sur leur innocence perdue tandis qu’un clown lobotomisé leur explique que grâce à son iPhone il peut à tout moment savoir où il se trouve, ou même localiser la boulangerie la plus proche, toutes choses que l’on faisait avant simplement avec son cerveau.
Ou, plus trivialement, ce message « envoyé de mon iPhone » signifie « envoyé avec mon iPhone », et montre juste que les types d’Apple®, tout supérieurs qu’ils soient, ne comprennent pas grand-chose à la langue française, ou alors qu’ils s’en foutent.