Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
4 août 2015 2 04 /08 /août /2015 23:52

This is the end…

 

Suite à la publication totalement inattendue et néanmoins très sympathique des 91 premiers chapitres de ce blog – tu en profites pour remercier une fois encore ton ami P.L., à qui tu dois définitivement, pour la peine qu’il s’est donnée en s’attelant à ce travail désintéressé, une tournée de Chang sur Khao San Road – tu as décidé d’y mettre fin. Tu avais comme objectif secret d’arriver à 100 avant de tirer ta révérence, mais tout compte fait cela ne change pas grand-chose. Tu n’as pas relu tous les textes ; certains sont certainement en-dessous de tout, d’autres peut-être potables. En tout cas, tu as toujours pris plaisir à les écrire.

La page blanche : voilà bien un concept qui t’est totalement resté étranger pendant l’écriture de ce blog. En tant qu’écrivain intermittent et dépourvu de lecteurs, l’angoisse de cette fameuse page ne t’a jamais réveillé la nuit – et pas seulement parce que tu ne dors pas. En effet, un des avantages de ta situation décrite plus haut est d’avoir toujours pu écrire uniquement lorsque tu avais quelque chose à écrire.

Bien sûr, on peut toujours te taxer de fainéant, mais tu t’inscris en faux sur ce point. Quelqu’un qui écrit, même sporadiquement, ne peut pas être fainéant. Même le plus mauvais des écrivains, pour donner de la couleur à sa page blanche, doit suer sang et eau – les meilleurs ajoutant sans doute plus de sang que les autres. Un livre (un chapitre, une page, un paragraphe) ne s’écrit pas seul. Tu as plusieurs fois essayé, cela n’a jamais marché. Mais tu es heureux d’avoir contribué à ton modeste niveau à la terrible et formidable hydre de la littérature.

Au moment où ce blog s’arrête, tu voudrais que tes peu nombreux lecteurs se rassurent : une autre idée a déjà germé dans ton cerveau fatigué, et tu la promets encore plus stupide que la précédente ; le titre de ce nouveau blog sera a priori « Souvenirs Imaginaires », et l’on pourra redouter une parution dans la seconde quinzaine d’août.

D’ici là, tu vas profiter de quelques jours de vacances – comme si tu étais épuisé de tant d’efforts.

Merci à vous et à bientôt.

Repost 0
9 juillet 2015 4 09 /07 /juillet /2015 00:52
Coucher de soleil à Khao-Lak

Coucher de soleil à Khao-Lak

Tes lecteurs, s’il en reste, seront sans doute surpris de constater que, depuis l’ouverture de ces chroniques, le terme « bonheur » revient quatre fois ; en moyenne une fois toutes les quarante-sept pages. Dans le même temps, « rognons » est employé vingt-quatre fois – soit une fois toutes les huit pages.

De là à en conclure que les rognons sont six fois plus importants pour toi que le bonheur, il y a un pas qui pourrait bien être celui d’une personne arrivée par un concours de circonstances tout à fait extraordinaire, que tu ne dévoileras pas ici car il faut bien que le tes lecteurs utilisent leur imagination à un moment ou à un autre, au bord du toit d’un building de vingt-cinq étages et dont le visage recouvert d’un masque ne permet pas l’identification, et l’empêche en outre de voir que ce pas le – ou la – précipitera quatre-vingts mètres plus bas, et que tu ne franchiras donc pas ; pour autant, il te semble urgent de rétablir une balance qui semble dangereusement pencher du côté où elle va tomber. Et pour cela, comme chacun sait, il suffit de te Delermiser.

Pour contrebalancer sa célèbre première gorgée de bière – si ton fils écrivait des chansons sur Châtenay-Malabry, Fanny Ardant ou Modiano, tu serais quant à toi directement passé à la première bouteille de whisky – voici donc une liste de ce qu’il est convenu d’appeler des petits bonheurs du quotidien :

– des filets de sardines à l’huile d’olive sur une tranche beurrée de pain de campagne grillé ;

– un poulet sauce satay et du nasi goreng sur une terrasse au-dessus de la baie de Nusa Lembongan, d'où l’on peut voir des femmes cueillir l'agar-agar ;

– une pinte de Guinness dans un pub sur Achill Island, au bord d’une plage battue par le vent ;

– une partie de golf le matin à Clew Bay, alors que la mer est lisse comme un miroir bleu ;

– des poissons-lions à Port-Louis et des perroquets aux îles Similan ;

– un coucher de soleil partout où il se couche ;

– Des rognons au madère.

Merde. On n’échappe pas aux rognons.

Repost 0
21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 21:32

L’église n’a pas changé. C’est toujours cette espèce d’entonnoir de béton gris, planté au milieu d’un quartier qui lui, depuis le temps, s’est gentiment gentryfié. Même les arbres sous lesquels les collégiens venaient entre deux cours fumer des cigarettes et taquiner les filles ne semblent pas avoir grossi. A l’intérieur, le béton est peint en jaune, sans que cela soit beaucoup plus gai ; le vitrail Mondrian est en Plexiglas, et mériterait un petit rafraîchissement. Le système de chauffage, quelques petits radiateurs à gaz alignés le long des murs, avec tuyaux et manomètres apparents, te rappelle aussi des souvenirs.

Ou plutôt des réminiscences, des volutes, des remontées de l’ennui profond qui te saisissait lorsque, dans ta jeunesse, tu venais dans cette église passer quelques heures le mercredi après-midi, pour essayer tant bien que mal de rencontrer Jésus – et accessoirement essayer de taquiner les filles du catéchisme, moins accessibles que les délurées du collège public. Le seul Jésus que tu aies jamais rencontré dans cette église est toujours là, derrière l’autel, et, comme à l’époque, tu le détailles pour faire passer le temps.

Lui non plus n’a pas grossi. Il est tracé à la craie, sur une croix faite de deux traverses de chemin de fer ; juste quelques traits, dont tu n’as toujours pas réussi, au bout de presque quarante ans, à savoir s’ils étaient le fait d’un artiste très pur ou juste d’un fainéant. On distingue sa couronne d’épines, peut-être la marque d’un coup d’épée au côté, mais pas ses yeux, ni rien de son visage. Juste quelques traits de craie sur un morceau de bois.

Le curé qui officie pour l’enterrement – aujourd’hui, bien sûr, tu ne viens plus dans cette église que pour les enterrements, c'est-à-dire bien trop souvent – semble, lui, tout acquis à la team Jésus ; il ne cesse de répéter que nous ne sommes pas dignes de Lui, qu’aucun d’entre nous ne mérite qu’Il s’occupe de nous, ou qu’Il est mort pour expier nos péchés (que, techniquement, nous n’avions pas encore commis). Tu ne sais pas quels étaient les rapports de l’homme pour qui vous êtes là, tous aussi petits que vous êtes, avec Jésus ; tu ne sais pas s’il l’aimait. Ce que tu sais, c’est qu’il aimait les gens, sa famille, les animaux, ton chien qu’il fournissait en oursons de guimauve, le whisky et les brumes des Pyrénées ; tu sais qu’il était là, avec son rire en coin ; tu sais que, dans ta famille de nombreuses barbes, il avait la plus formidable.

Repost 0
23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 14:26

Tu n’as pas, contrairement à certains qui se pavanent dans les réceptions et les cercles VIP des night-clubs de Saint-Tropez, reçu le don du cheveu. Autant ta barbe reste, dans l’ensemble, relativement formidable, autant tes cheveux, maigres ficelles informes et d’une couleur quelconque, entre taupe et chocolat – lorsqu’il ne leur prend pas l’envie de blanchir inopinément –, ne te sont depuis toujours d’aucune utilité. Tu as tout essayé pour les rendre intéressants, allant jusqu’à, dans une inconsciente tentative – sans doute dictée par tes 17 ans – que l’on qualifierait aujourd’hui de « yolo » ou « WTF », les porter longs et permanentés, te faisant alors ressembler à une Barbra Streisand ayant subi une opération chirurgicale visant à lui ôter la bande verticale centrale du visage.

Tu te souviens encore du salon, dans une petite ville du piémont Pyrénéen où tu t’étais réfugié pour commettre ton forfait en toute impunité. Autour de toi, des mamies en robe achetées sur le catalogue la Redoute cuisaient sous des sortes de coquetiers géants, tandis qu’une coiffeuse dont tu ne connaîtrais jamais le nom te posait des bigoudis et que tu mourais de honte. Les fauteuils en skaï rouge ont sans doute depuis trouvé une seconde vie chez un barbier vintage au nom anglais tracé sur une ardoise, où ils participent activement à l’épaisseur de la facture, mais, à cette époque, ils étaient certainement le modèle le moins cher qu’avait pu trouver la patronne du salon. Celui-ci, pour autant que tu t’en souvienne, n’avait pas de nom ; aujourd’hui, il s’appellerait sans doute « inven’tif », « Lib’hair’té » ou quelque chose de ce type que les personnes chargées de trouver les noms de salon de coiffure auraient sorti de leur chapeau qui, visiblement, ne contient que les mots « tifs » et « hair ». Après le traitement, tu t’étais retrouvé avec les cheveux de Dee Snider en taupe-chocolat, et tu t’étais demandé comment tu allais survivre.

Aujourd’hui, tu ne te rends plus chez le coiffeur que lorsque tes touffes te gênent pour mettre une casquette ou rebiquent au-dessus de tes oreilles. Tu n’as à vrai dire jamais caressé l’idée d’avoir un coiffeur attitré, que tu appellerais par son prénom (« Valentin, aujourd’hui, je te laisse carte blanche ; mais attention, j’ai un brunch important dimanche avec une journaliste de Vanity Fair ! ») et qui te régalerait d’anecdotes croustillantes sur la vie de ses clientes (« Madame Michu s’est fait une couleur hier, je crois bien qu’elle a rencontré quelqu’un… C’est heureux pour elle, avec son problème de peau…»), mais, en le regardant faire dans le miroir, tu sens bien que tu en es loin ; car il s’emmerde, ton Valentin, en te coiffant. Il essaie bien d’être jovial, mais a bien vite compris que ça ne marcherait pas. Il t’a proposé, d’un ton résigné, un soin « pour donner de la vie à tout ça », mais il savait que ‘était sans espoir.

Tu ne le blâmes pas, tu sais que même Houellebecq, pourtant l’un des plus beaux exemples actuels d’informité capillaire, ne serait pas jaloux de ta tignasse.

Repost 0
10 mars 2015 2 10 /03 /mars /2015 23:07
- 89 -

L’eau de la mer d’Andaman, aux îles Similan, est d’un bleu surréaliste, presque ridicule ; un peu comme si, lorsqu’on s’y baigne, on se retrouvait submergé par des vagues de ciel mélangé à du lait. Les flèches argentées de quelques carangues viennent doucement vous frôler, et des chirurgiens bleus à gorge blanche y croisent tranquillement, cherchant un peu de nourriture sur les rochers. Sur la plage de sable blanc aussi fin que du talc, des touristes chinois et russes tirent avantage de la perche à selfie trouvée la veille sur un marché de Phuket. Les chinois sont aisément reconnaissables ; leurs gilets de sauvetage font des taches rouges dans l’eau bleue. Parfois, une meute entière arrive sur toi, et tu te demandes alors comment un tel paradis peut se muer, chaque jour de onze heures à quinze heures, en enfer.

Une fois les chinois et les russes repartis avec leurs speedboats, les pigeons de Nicobar – les plumes vert mordoré, ils n’ont de pigeons que le nom, et si les nôtres faisaient l’effort darwinien d’évoluer vers eux, ils seraient vraiment les rois de nos villes – sortent des sous-bois pour ramasser leurs miettes, tandis que tu profites du calme et de la beauté des lieux. Ce soir, tu vas dormir dans une tente d’aspect militaire, sous les bonnets d’évêques et les faux vampires – qui ont l’amabilité de ne pas poursuivre leurs cris après la tombée de la nuit. Des bernard-l’hermite gros comme ton poing passent à côté de la tente, suivis de près par des colonies de crabes Ko Miang. D’après les brochures, on trouve également sur l’île des varans du Bengale et des pythons réticulés ; tu n’as pas eu la chance d’en croiser.

Le vacarme des vagues dans la nuit est effrayant. La mer n’est qu’à quelques mètres, et quelques pensées morbides – le tsunami de 2004 imprègne encore les lieux – t’empêchent de dormir. Il fait chaud ; tu dors presque à même le sol ; cela te permet d’être debout pour le lever du soleil.

Il te reste quelques heures avant le retour des chinois à gilet ; le paysage est d’une beauté surnaturelle. Les rochers nonchalamment appuyés sur le sable semblent luire intérieurement ; l’eau est maintenant rose, alors que les premiers rayons l’atteignent, et la mer est redevenue calme. Bientôt, tu vas repartir, reprendre toi aussi le speedboat et revenir te mêler aux hommes, dans ce monde que tu ne comprends plus. Mais pour l’heure, tu t’assieds sur le sable, contre la poitrine chaude de la mer, et tu pleures.

Repost 0
15 janvier 2015 4 15 /01 /janvier /2015 10:18

“ Finalement, alors, tout ça… (te levant brusquement de ton siège, tu esquisses un geste circulaire du bras gauche, englobant à la fois l’écran de télévision – des gyrophares, des gens qui courent en tous sens, des bandeaux qui défilent – et tout le mur derrière, puis, d’une manière un peu incompréhensible – même pour toi à ce moment précis – alors que tu constates que ce geste ressemble fort à celui d’un torero effectuant une pase de pecho, et que ce geste te semble empreint d’une sensuelle beauté, d’un temple insondable, tu continues sur ta lancée, montrant maintenant la fenêtre, puis le mur du fond, tournant lentement sur tes pieds, jusqu’à accomplir un tour complet sur toi-même. A la fin du geste, tu étires le bras pour offrir la sortie au toro ; puis, immédiatement, tu te remets en place, pour cette fois une série de naturelles, le bras non plus à la hauteur de la poitrine, mais cassé à la hanche, le corps tendu et penché sur la gauche. Tu donnes quatre passes parfaites, les gradins réclament “Música ! Música !”, le Président regarde le chef d’orchestre, qui choisit “Pan y Toros”, et les clarines résonnent dans l’arène. Le toro est dominé ; tu décides de le faire passer par manoletinas – une main dans le dos tient un coin de la muleta, l’autre appelle le toro à passer au dessous. Le reste du corps est parfaitement immobile, un peu à la manière désincarnée de José Tomas ; le toro mêle son souffle brûlant à ton traje de luces, tu sens les couteaux de ses cornes frôler ta peau, l’abîme sombre de son corps te faire vaciller. Mais tu te retournes pour une nouvelle passe, puis une autre.  A la fin de la série, alors que le toro reprend haleine, tu contemples, la tête haute, les gradins, où le public est debout, réclamant à la fois l’indulto et la queue symbolique. Tu te tournes vers le président, qui, après un bref conciliabule avec ses assesseurs, sort le mouchoir orange. C’est un cri primal qui monte des gradins, alors que tu te prépares pour le simulacre d’estocade, les yeux plongés dans ceux de ton adversaire. Mais quelque chose te distrait dans ta vision périphérique, et, du coin de l’œil, tu remarques que tu n’es pas vraiment au centre du cercle de sable aurifère de la Plaza de Toros de la Maestranza mais dans ton salon, et que le seul public présent est ta famille, un peu inquiète semble-t-il. Légèrement gêné, tu te rassois sur le canapé).

–Tout ça quoi ? demande ta fille.

– Euh… (tu prends une gorgée de ton planteur, avant de secouer la tête) Je crois que j’ai oublié ce que je voulais dire.”

Repost 0
28 décembre 2014 7 28 /12 /décembre /2014 20:11

 

A l’âge de huit ou dix ans, ton vêtement favori était un maillot de Saint-Etienne, d’un beau vert immaculé, avec des bandeaux bleu-blanc-rouge au col et aux poignets. Sans le faire exprès, tu affirmais déjà ton indépendance, ton maillot n’affichant pas ainsi qu’il l’aurait dû la publicité « ManuFrance » – sans vraiment que ce fût en pleine conscience, puisque ce maillot si cher à ton cœur avait été spécialement tricoté – à la machine et dans un temps record – par ta grand-mère dans une laine qui ne grattait pas trop ; tu le portais, fier comme Artaban, sur la place du village, enchaînant les tours de terrains après des buts imaginaires.

(Pour être tout à fait honnête, de manière un peu moins prévisible et sans doute moins rock’n’roll que les cheveux fous de Rocheteau, tu avais aussi à l’époque un tee-shirt fétiche, que tu imaginais importé des USA, le premier exemplaire connu de tee-shirt à paillettes exhibant la voiture de Grease, qui ferait aujourd’hui bondir de joie vintage n’importe quel chipster.)

A cette époque, revêtu de l’une ou l’autre de ces tuniques, tu jouais à l’An 2000. L’An 2000, alors, t’apparaissait comme un monde nouveau et lointain – malgré tes calculs montrant que tu aurais à peine un peu plus de trente ans à ce moment-là, il te semblait tout simplement impossible de pouvoir y arriver – dans lequel les voitures volaient et se croisaient paisiblement à la cime de gratte-ciels tubulaires (principalement parce que le rôle des gratte-ciels était tenu par des tubes de PVC), les aliens déambulaient dans les rues comme n’importe quel humain, où les gens n’avaient pas besoin de travailler et où, grâce à quelque stratagème génial (issu de la lampe de ta chambre), il faisait toujours beau. A cette époque, l’An 2000 était beau, le futur vu depuis les yeux d’un enfant de la fin des années 70 brillait comme des paillettes sur un tee-shirt.

Maintenant que l’an 2000 est vieux, maintenant que le futur est derrière toi, les voitures ne volent toujours pas, tu dois chaque jour t’estimer content d’avoir encore un travail, les aliens ne sont pas les bienvenus, et le temps est de plus en plus pourri. Les enfants, bien sûr, ne rêvent plus, les yeux agrandis d’étoiles, à l’An 2000. Mais ils rêvent toujours. A quel futur ? Eux seuls ont la réponse à cette question ; tu espères seulement qu’elle est aussi belle que l’était la tienne, au siècle précédent.

Repost 0
13 novembre 2014 4 13 /11 /novembre /2014 20:59

Au début, tu ne l’as même pas senti. C’était juste comme un changement d’atmosphère – comme un frémissement. Dans les rues de Londres, quand tu passais devant un Urban Outfitters, à Camden ou sur Long Acre, ou un Whole Food Market – celui de Kensington est à tomber – c’était un peu comme si tu passais devant la maison de ton enfance. Même un simple Prêt à Manger – ah, les sandwiches brie-roquette-confiture – te faisait de l’effet. Tu n’arrivais pas à déstester complètement Brandy Melville – même si leur politique du « One size fits most » aurait dû te dégoûter. Mais tu ne t’en es pas soucié – tu as mis ça sur le compte de l’excitation, de la frénésie de cette ville.

Puis, de retour chez toi, dans ton semblait-il alors immuable cocon, tout s’est accéléré.

D’abord, ta barbe, d’ordinaire en jachère, attendant sa tonte hebdomadaire sans trop y croire, t’a semblé plus travaillée – plus luxuriante. Plus ordonnée, à dire vrai. Tu te surpris plusieurs fois à y jeter des coups d’œil approbateurs dans le miroir de ta salle de bains, en te disant que tu irais bien chez le barbier – comme si un tel métier était réel, existait.

Puis, tes cheveux. Le matin, d’ordinaire, il te suffisait d’y passer les doigts pour les peigner. Mais, désormais, lorsque tu te levais, tu sentais que, durant la nuit, ils s’étaient gentiment rangés sur un côté. Pire, ils ont commencé à tomber – ou plutôt à ne pas repousser sur tes tempes, formant un petit duvet ras. Et le dessus de ta tête était comme ondulé. Ondulé !

Mais ce sont les lunettes qui ont fini de t’alerter. Un jour, tu cherchais tes lunettes de vieux, qui ne te servent qu’à lire et à travailler sur ton ordinateur, et tu as fini par constater en voulant regarder ta pilosité dans le miroir qu’elles étaient déjà sur ton nez.

Mais, pire que ça, elles avaient changé. Elles avaient grossi.

Les montures étaient désormais faites de bois – ou d’une matière imitant le bois ; et elles te prenaient la moitié du visage, comme un gros insecte tropical qui aurait commencé à te sucer de l’intérieur pour construire son cocon.

Alors, après avoir un moment essayé de te concentrer sur les flaveurs de ton thé, tu as essayé de partir. Tu as voulu attraper ton cuir – mais ta penderie était pleine de chemises à carreaux. Tu as essayé de prendre tes affaires d’urgence, ton lecteur MP3 et ton reflex numérique, mais tu n’as mis la main que sur un Walkman et un Lomo. Arrivé à ta voiture, tu n’as pu que constater qu’elle avait été remplacée par un vieux vélo – en parfait état de marche. L’affreuse, la complète et terrible vérité, la vérité crue et blafarde : tu es en train de devenir un hipster. Et tu ne vois pas la moindre solution pour en réchapper.

Devant chez toi, un food truck noir, proposant burgers bio et frites maison, appelle tes papilles. Nourriture saine, peut-être un peu de vin : tu sens un petit creux. Après tout, pourquoi pas ? Demain, tu iras manger des lentilles au Whole Food.

Repost 0
27 septembre 2014 6 27 /09 /septembre /2014 10:46

 

Lorsque les historiens du futur (s’il reste encore dans le futur des gens assez désintéressés pour devenir historiens) se pencheront sur notre civilisation, 1971 sera sans doute considéré comme son point culminant (ou peut-être 1972, en tout cas avant le premier album de Kiss). Après ça, et pas seulement sur le plan musical, tout est parti en couilles. Jusqu’à ce matin de la semaine dernière, où le point de non-retour a été atteint.

Ce matin-là, donc, tu as été surpris dans ton demi-sommeil par la voix radiodiffusée – et somme toute agréable – du Patron des Patrons – tu voulais l’appeler le Voyou des Voyous mais tu as eu peur que certain lecteur de droite, qui se reconnaîtra, ne comprenne pas l’allusion. Il s’avère qu’il est vraiment incroyable ; on pourrait pour lui inventer le slogan « Une chance au tirage, une chance au Gattaz ». Tu vas tenter, sous forme d’un petit dialogue, de faire revivre sa proposition :

« – Alors, avec les autres voy… patrons, on a eu une idée.

– Laquelle ?

– En fait, nous on veut bien embaucher des gens… Seulement, on voudrait pas les payer.

– Ah, d’accord.

– Alors, on a eu une idée : on va embaucher plein de gens, et ce sera l’Etat qui les paiera. Pas mal, non ?

– C’est vrai… Mais, euh, l’Etat, il ne vient pas de vous donner 40 milliards pour, justement, embaucher des gens ?

– Euh, ah, ces 40 milliards, là ? Non, non, c’était pour donner aux actionnaires, en fait, on s’était pas bien compris.

– Ah, OK. »

C’est certain, cela pourrait marcher. Mais a priori l’Etat n’est pas d’accord, enfin pour le moment.

Quoi qu’il en soit, cette proposition t’a fortement donné envie de ne pas aller travailler ce jour-là. Dans le chaud cocon de ton matelas Tempur©, tu t’es alors surpris à rêver d’un monde où il y aurait TROP de travail, un monde où les voyous viendraient gratter aux portes des travailleurs :

« – Allez, levez-vous s’il vous plaît, venez travailler.

– Euh, j’ai pas trop envie, là. Demain, peut-être.

– Allez, je vous augmente de 20%.

– Non merci.

– 40% ?

– Je préfère pas, non. J’ai un peu froid.

– Allez, 50% et je vous donne mon manteau.

– Bon, c’est bien pour vous faire plaisir. Mais je commence pas avant 10h30.

– OK. Merci beaucoup. »

Ce serait bien, une telle société, non ? Pour peu qu’il y ait de la bonne musique, ce serait même parfait.

Eh oui… En fait, pendant tout ce temps où tu te tournais dans ton lit, essayant tant bien que mal de repousser de tes bras insuffisamment musclés le varan du réveil, tu rêvais de 1971.

Repost 0
13 septembre 2014 6 13 /09 /septembre /2014 11:37

Tu te dois de couper court à la rumeur, qui commence, tu l’as constaté, à enfler telle un diodon apeuré sur les réseaux sociaux : en dépit de l’irrésistible aura sexuelle qui nimbe chacun de tes gestes, tu n’as pas couché avec le Président.

Ceci s’explique assez facilement par le fait que, pour commencer, tu ne l’as jamais rencontré, et qu’ensuite, même aux temps les plus aigus de sa perte d’embonpoint post-flamby et de son indépendance capillaire la plus folle, tu ne l’as jamais vraiment trouvé attirant.

Tu te rends bien compte aujourd’hui de ton erreur ; coucher avec le Président est subitement devenu le meilleur moyen pour les entrepreneurs de ce pays de s’assurer un revenu confortable jusqu’à Alzheimer. Tu as pu récemment constater que les Français, dans leur généreuse commisération, étaient prêts à consacrer jusqu’à huit millions d’euros à cette cause, soit environ ce qu’ils donnent tous les ans à Amnesty International. Le chiffre peut paraître exagéré à certains, mais ils ne sont pas conscients de la somme d’efforts, de courage, d’abnégation et de dictionnaires des synonymes nécessaire pour mener à bien cette entreprise : arriver à vendre des livres en donnant des détails plus ou moins croustillants – parfois plus ou moins mous, parfois plus ou moins indigestes sans doute – sur une relation dont, au mieux, tout individu normalement constitué devrait se foutre royalement.

Il est temps, tu le dis sans ambages, d’arrêter de tirer sur l’ambulance. Quelques soient les mensurations présidentielles, elles ne devraient pas attirer sur les costumes noirs de la démocratie les regards charitables, étonnés, concupiscents ou réjouis. De même, les accusations de cynisme, d’indifférence sont insupportables ; alors même que ce Président, constatant que les actionnaires des grandes entreprises maigrissaient à vue d’œil, ne se nourrissaient qu’à peine, dépérissaient pour tout dire, et sachant mieux qu’un autre ce qu’avoir faim veut dire, n’a pas hésité une seconde avant de leur donner quarante milliards – auprès desquels les huit millions de Valérie font doucement rigoler ? Point ici d’indifférence, de cruauté ou de cynisme ; suivons dès aujourd’hui ces actionnaires qui, redevenu replets, sont les seuls, entre deux bouchées de tournedos, sont les seuls à remercier notre président de son infinie compassion.

Repost 0

Présentation

Recherche

Liens